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Le Dernier voyage de Sindbad – mise en scène de Thomas Bellorini

Le Dernier voyage de Thomas BelloriniC’est le dernier voyage de Sindbad et dans la cale il transporte la cargaison de marchandises de contrebande la plus rentable qui soit des corps humains, des caisses qui « n’ont pas besoin d’emballage, qui s’entassent toutes seules et dont le transport est payé en avance et non à la livraison ».

« Vous êtes des caisses… »

Dernier voyage pour le Capitaine Sindbad, concentré d’histoires de marins et de mythes depuis celle de Jonas qui fut avalé par la baleine aux aventures des émigrés italiens du XXème siècle avalés vivants par les Amériques.
Cachée dans les soutes du bateau, livrée à la seule loi du Capitaine et de son équipage, ils sont les passagers de la malchance, ceux qui essaient contre vents et marées d’atteindre la terre ferme des côtes européennes. Sindbad leur promet, contre vents et marées, de les faire débarquer dans « la gueule de l’occident « .

Le Dernier voyage de Sindbad est la seule pièce de théâtre d’Erri de Luca, connu en Italie surtout comme romancier et poète. Écrite en 2002, elle s’inspire d’un fait divers qui eut lieu à Pâques 1997. Essayant de bloquer, sur l’Adriatique, la route du Kater/Rades, un gros bateau albanais, un navire de guerre italien éperonne sa coque et le fait couler. Quatre-vingts Albanais périrent dans le naufrage. Le fait divers défraya à peine la chronique.

Une épopée en forme d’oratorio

Pianiste, compositeur, arrangeur, chanteur et chef de chœur, entre conte, tradition biblique et imaginaire marin, Thomas Bellorini met en scène ce récit bercé par la houle marine et la force terrible des tempêtes. Il en fait un oratorio où se croisent toutes les musiques du monde.

Avant même que le spectacle ne commence, les douze comédiens-musiciens vêtus de noir, hommes et femmes, se tiennent debout. Face au public,ils murmurent ou psalmodient une prière silencieuse. La scénographie oppose horizontalité et verticalité : horizontalité du pont et de la mer et de l’échelle verticale occupée par un homme d’équipage qui surveille l’horizon. En surplomb, la cabine du Capitaine, au niveau du public, en bas, la cale que les émigrés ne peuvent jamais quitter.
Le récit se déroule porté par l’imaginaire, les associations d’idées du Capitaine Sindbad, en fonction des aléas du temps ou des événements qui surviennent pendant le voyage. Langage universel, la musique est la parole des passagers enfermés dans le noir de la soute.

Le Dernier voyage de Thomas Bellorini

Tantôt joyeuse, tantôt plaintive ou désespérée, elle donne à entendre les silences et berce les espoirs ou les malheurs de chacun. La parole passe du récit des clandestins exprimé par la musique à l’intimité de la parole projetée et amplifiée par le micro qui s’échange entre le capitaine Sindbad et son maître d’équipage. Marc Schapira, comédien au jeu tout en nuances, conduit le personnage de Sindbad de la dureté excessive à l’expression d’une tendresse et d’une fragilité que les aléas de la vie ont fini par émousser. Face à lui, François Pérache campe un maître d’équipage inquiétant et dont le cynisme peut faire basculer l’action à tous moments vers la violence, soutenu en cela par des hommes d’équipage à sa botte.

Face à ces hommes du large et du grand air, à qui le pouvoir laisse toute liberté de se déplacer, les migrants sont des figures réifiées et dépouillées de leur histoire. Elles constituent un chœur qui souffle, respire, chante, et pleure, traversé par une parole et des chants donnés comme une offrande. Les musiques venues de Turquie, d’Europe de l’Est, le chant polyphonique ou le jazz abolissent les frontières, créent des poches de résistance et ouvrent l’espace de « ce voyage à sens unique » vers la multiplicité du monde.

À l’image de cette danseuse qui déploie ses ailes en s’élevant dans les airs et se métamorphose en colombe, ce spectacle magnifique, conduit par l’engagement sans faille et la générosité des acteurs et des musiciens, transforme le drame en un mythe porteur d’espoir, de courage et d’humanité. Les qualités de celles et ceux prêts à tout pour atteindre l’autre rive.

 

Le Dernier voyage de Sindbad
De Erri de Luca
Traduction en français : Danièle Valin
Mise en scène et direction musicale : Thomas Bellorini
Assistante à la mise en scène : Marie Surget
Avec Brenda Clark, Anahita Gohari, Stanislas Grimbert, Simon Koukissa, Frédéric Lapinsonnière, Adrien Noblet, Céline Ottria, François Pérache, Marc Schapira, Gülay Hacer Toruk, Zsuzsanna Varkonyi, Jonathan Zeugma
Lumière : Victor Arancio
Costumes : Jean-Philippe Thomann
Son : Nicolas Roy
Collaboration artistique : Anahita Gohari
Durée : 1 h 40
104 Hors les Murs

Jusqu’au 20 Décembre au Théâtre 13/ Seine
Mardi au Samedi à 20 h – Dimanche à 16 h

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