Théâtrorama

Tragi-comédie de quartier

Au-delà des ténèbres : le dernier jour du jeûneDans une chorégraphie au cordeau, le décor monté sur roulettes infléchit toute l’organisation spatiale du plateau : il se transforme en un intérieur de maison, en boucherie du coin, en place du quartier ou devient le seuil d’une maison… On y danse, on y rit, on y chante aussi et surtout on parle beaucoup avec le faconde d’une Méditerranée qui se recrée selon l’imaginaire de chaque spectateur. Le décor virevoltant réalisé par Noëlle Ginefri-Corbel et l’espace qu’il dégage, la lumière écrasante du soleil des pays méditéranéens sont les premières visions que l’on conserve de ce spectacle écrit et mis en scène par Simon Abkarian. Créé en 2013 au Théâtre du Gymnase, nominé aux Molières en 2014. Repris ici dans le lieu magique du Théâtre du Soleil, il y prend toute son ampleur.

Le dernier jour du jeûne fait partie d’un triptyque intitulé Au-delà des ténèbres qui se déroule dans le même quartier d’un pays imaginaire de la Méditerranée. Une Méditerranée qui plonge ses racines dans ses mythes, son histoire chaotique et la vie quotidienne. Dans Pénélope Ô Pénélope,- jouée en 2008- une épouse attend le retour de son mari parti à la guerre. Le dernier jour du jeûne nous ramène au même endroit trente ans plus tôt alors que L’envol des cigognes se situe au milieu de la trilogie, et évoque le monde qui s’abîme au sein d’une famille déchirée par la guerre civile.

Se perdant, comme il le dit lui-même dans une géographie vague et volontairement imaginaire, y compris dans ses religions, voyageant dans le temps et dans l’espace avec les vivants et les morts, Simon Abkarian raconte dans une écriture rigoureuse et rythmée l’histoire d’un quartier s’apprêtant à fêter le dernier jour du jeûne. Il s’attache plus particulièrement à la famille de Théos (Simon Abkarian) et Nouritsa (Ariane Ascaride). Avec une direction d’acteurs construite en profondeur, il crée des duos amoureux qui se cherchent ou se chamaillent et des duos qui s’opposent comme celui des deux sœurs, Zéla (Océane Mozas) qui jeûne en attendant l’homme idéal qui l’aimera selon ses désirs et Astrig (Chloé Réjon) qui rêve d’émancipation.

Entre les deux le fils unique Elias (Pauline Caupenne), un adolescent adulé par toutes les femmes de la maisonnée. Un peu à part Sandra (Catherine Schaub), une avocate à la fois folle et érudite qui vit en marge, ranime le mythe de Cassandre et de ses prédictions. Ici, on vit sous le regard des autres, on dialogue avec le soleil et les femmes sont les gardiennes de rituels ancestraux dont elles seules détiennent les secrets. Et puis, il y a surtout le quartier avec ses rumeurs, ses violences, ses intimités dévoilées par la proximité et où les secrets les mieux gardés finissent par être découverts. Autour de la famille de Theos, Vava (Marie Fabre), la voisine abandonnée par son mari colporte les rumeurs pour se sentir exister en attendant de marier Aris son fils unique (Assaad Bouab) avec la belle Astrig, le boucher Minas (David Ayala) abîmé dans la douleur de son veuvage qui vit avec sa fille Sophia (Délia Espinat Dief) murée dans le silence. Seul, face à ce monde bien intégré, Xenos l’étranger observe et ne dit rien en attendant.

La quinzaine d’artistes – comédiens et régisseurs – présents sur le plateau a les qualités d’écoute d’une troupe qui se connaît bien et a du plaisir à travailler ensemble. On aurait envie de détailler la prestation de chacun et de tous les citer tant ils sont éblouissants de justesse et de générosité.

Au-delà des ténèbres : le dernier jour du jeûne

Au centre, un monde de femmes

« Dans ce monde méditerranéen, capillaire et testiculaire », les femmes font de leur maison le bastion de leur résistance au machisme des hommes. Elles se regroupent dans leur cuisine, sur le seuil des maisons pour refaire le monde tel qu’elles l’imaginent. Elles le réorganisent selon leurs rêves loin des regards masculins, avec une grande sincérité et aussi une certaine crudité dans les propos.

« Ma Méditerranée, souligne Abkarian, est un chant qui se murmure depuis des siècles à venir dans la parole des femmes ». Il les met au centre de ses pièces et leur tendresse de mères, de femmes, de filles crée un cocon où les hommes viennent toujours se réfugier en roulant des mécaniques. Inscrite ici dans une tradition ancestrale, sans manichéisme et sans complaisance, la domination sociale des hommes affronte la langue bien pendue des femmes qui, au sein de leur foyer, font la loi et établissent les priorités sans discussion possible. Dans la tragédie qui viendra avec la guerre, Abkarian rappelle que des lignées de femmes ont souvent dressé des remparts à l’horreur.

Il assume avec une certaine naïveté l’existence d’un paradis perdu de l’enfance d’avant la guerre. Il souligne la grandeur de l’intime, du quotidien et du familial qui a permis d’affronter et de résister à la terreur. Son écriture fait appel aux mythes et s’y enracine pour faire face aux démons et aux crimes. L’humour déclenche un rire au bord des larmes et crée la distance nécessaire avec le malheur pour laisser la porte ouverte à l’inattendu. L’image de la fin contient tout le tragique de L’envol des cigognes l’opus suivant, qui met en scène la même famille et le même quartier dix ans après : comme un nuage ou un oiseau noir qui cache le soleil, un soldat, mitraillette en bandoulière annonce les périls à venir. Il s’installe au premier plan, venant ternir les tenues blanches des habitants et stoppant la liesse de la fête du dernier jour du jeûne.

Deux spectacles brillantissimes, dignes héritiers des plus beaux spectacles du Théâtre du Soleil.

Au-delà des ténèbres – Diptyque de Simon Abkarian constitué de :
Le dernier jour du jeûne et L’envol des cigognes – Editions Actes Sud-Papiers

Du 5 septembre au 14 octobre au Théâtre du Soleil

En alternance du mercredi au vendredi à 19h30
Intégrales les samedis à 16h et les dimanches à 13h

Chaque spectacle peut être vu indépendamment.

Crédit photos : Antoine Agoudjian

Le dernier jour du jeûne
Écriture et mise en scène : Simon Abkarian
Collaborateur artistique : Pierre Ziadé
Avec Simon Abkarian, Ariane Ascaride, David Ayala, Assaâd Bouab, Pauline Caupenne, Délia Espinat Dief,
Marie Fabre, Océane Mozas, Chloé Réjon, Catherine Schaub, Igor Skreblin
Lumière : Jean-Michel Bauer
Son et Vidéo : Olivier Renet
Décor : Noëlle Ginefri-Corbel
Régie Générale : Pierre-Yves Froehlich
Régie plateau : Laurent Clauwaert
Accessoires : Philippe Jasko
Costumes : Anne-Marie Giacalone
Régie : Maral Abkarian
Danse : Philippe Ducou

Durée : 2h30

L’envol des Cigognes

Avec Simon Abkarian, Maral Abkarian,Ariane Ascaride, Serge Avédikian, Assaâd Bouab, Pauline Caupenne, Laurent Clauwaert, Délia Espinat Dief, Marie Fabre, Victor Fradet, Eric Leconte, Eliot Maurel, Océane Mozas, Chloé Réjon, Catherine Schaub, Igor Skreblin

Durée : 3h15 avec entracte

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