Théâtrorama

Eva Makovski, ancienne chimiste devenue diva incrédule, vivote dans un décor fantôme : une chambre de maison de repos nichée au creux des Alpes. Panorama invariable : cimes enneigées ; premier coin : un lit sur lequel elle prétend mourir trois fois par jour ; second coin : un buffet qui cache des pâtes de fruits dont sa voisine raffole ; distraction : peau de chagrin. Quant à l’ambiance sonore, elle oscille entre les glouglous de réservoirs de chasse d’eau et quelques notes de requiem.

L’espace est aussi clos que la palette est monochrome ; tout se déroule dans un sombre lieu de retraite. La maison renferme des blouses blanches et des peignoirs à l’éponge jaunie, d’anciennes figures éminentes et un défilé clairsemé de petites gens têtes baissées sur leurs pantoufles en plastique. C’est un de ces endroits que l’on pourrait qualifier d’« intermédiaire », une sorte d’antichambre commune « où les patients se visitent en début et en fin de cycle », et où un triste néant règne entre les deux.

Pour tout mélange bariolé sur la toile, on croque les portraits choisis de quelques personnages qui marchent encore de ce côté-là de la route, métaphorique, lorgnant dangereusement de l’autre côté, déjà si proche. En équilibre instable, il y a donc la bourrue Eva Makovski, ancienne rate de laboratoire au caractère bien trempé. Exécrable pour les uns, celle qui a passé sa vie à étudier les objets est désormais pour les autres un vrai sujet d’études, suscitant des réactions chimiques et emportées. Quand elle ne bénéficie pas de sa visite biannuelle et qu’elle cesse de compter le nombre de centimètres qui l’approche tous les jours un peu plus des six pieds sous terre, elle essaie de dissimuler aux médecins l’Alzheimer de sa piquée de voisine Andrée Lesieur. Quant à Andrée Lesieur, en petite souris, quand elle a fini de faire détoner les pétards de ses papillotes de pâtes de fruits et qu’elle trouve le moyen de s’en procurer de nouvelles, elle essaie de dissimuler aux rares visiteurs les manigances fantasmées d’Eva Makovski.

Tubes, ficelles et stratagèmes
Le petit pas de deux entre aînées aurait sans doute pu se poursuivre ainsi sur plusieurs générations si personne n’était venu secouer le microcosme d’Eva et Andrée. Car hors les murs et comme hors du temps, dans ce « quelque part en Suisse », subsiste pourtant une menace d’avalanches et de dommages collatéraux qu’elles pourraient entraîner. La glissade – le glissement de l’intrigue – vient avec l’inattendu : Michèle Lombard, prétendue journaliste aux éditions du Soir, patiente pour rencontrer l’ancienne scientifique et remonter dans la frise du temps. L’adage se meut alors en bal masqué, où chaque avancée conduit à un dévoilement.

Prenant pour souches des fins de vie, Clément Koch joue avec le grave et le mou, et sa symphonie est autant solennelle que tragi-comique. Autour de ceux qui « s’apprêtent à partir quand ils n’ont plus de ficelles pour les retenir », il maintient sur sa rive des « particules isolées » et autres « substrats fragmentés » qui cachent encore de cotonneux mystères. Eva subsiste avec un secret et avec des restes, dans cette maison du « presque » : elle a été « presque Nobel », elle est aujourd’hui à la fois « presque vivante et presque morte ». Son invention, au service de Pierre Baudin et de son laboratoire pharmaceutique aux pratiques et recherches peu louables, a entraîné des chocs sur le bas-côté, et le retour du bâton se distillera par échantillons de poison et tubes de sarcasmes bien relevés.

Dans ce lieu idéal de l’« entre-deux », Clément Koch et Didier Caron mettent en scène des équilibres et des déséquilibres. Le scientifique et le prosaïque se regardent en permanence dans un miroir diffracté : d’un côté, ce qui est prétendument spectaculaire, et de l’autre côté, ce qui fait franchement peur. La situation, comme le comique, glisse sans cesse de l’un à l’autre, alternant les sujets lourds – l’accompagnement de fin de vie, la solitude, les progressions scientifiques parfois transformées en déroutes – et leurs répercussions sensibles. Chaque personnage contient ainsi son double en lui et en l’autre, qui se devine peu à peu, de chaque côté d’une route intime et partagée, qui n’admet en fin de course aucune tricherie.

De l’autre côté de la route
De Clément Koch
Mise en scène de Didier Caron, ass. Bénédicte Bailby
Avec Maaïke Jansen, Laurence Pierre, Gérard Maro, Dany Laurent et Maïmouna Gueye
Décor : Jacques Voizot
Costumes : Brigitte Faur-Perdigou
Lumières : Geneviève Soubirou
Crédit Photo : Franck Harscouët
Actuellement au Théâtre Michel, du mercredi au samedi à 21h, le samedi à 16h30 et le dimanche à 16h45

 

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