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De la Démocratie – Laurent Gutmann

De la Démocratie - Laurent GutmannEtrange adaptation d’une somme philosophique majeure, la mise en scène de Laurent Gutmann semble surfer sur le plaisir de contempler sa propre virtuosité, au détriment du fond.

Il y a de nombreux beaux moments dans cette mise en scène, et chez les spectateurs, aucune trace d’ennui. Les mots d’Alexis de Tocqueville parviennent même à résonner de toute leur intelligence prophétique. Pas de problème de ce côté là : Laurent Gutmann est un bon metteur en scène, son adaptation hilarante du « Frankenstein » de Mary Shelley en « Victor F. » la saison passée en était une preuve de plus.

Le problème ici réside plutôt dans le point de vue. D’où peut-on se placer pour parler des enjeux, des tenants et aboutissants, des pièges et des chausses-trappes de la démocratie ? Doit-on être démocratique pour parler de la démocratie ? Il semble ici que la question ne se soit pas vraiment posée.

Des propositions qui tombent à l’eau

Premier problème éthique posé par la mise en scène : jouer à faire semblant d’écrire en direct. Devant nous, un faux collectif de théâtre fait semblant d’élaborer un récit commun. Le ton utilisé par les comédiens est résolument classique, éloigné du présent de la scène au point que l’on se demande si ce choix de jeu ne serait pas l’expression d’une franche moquerie destinée aux collectifs de théâtre. Ceux-ci seraient ainsi désignés comme des faux novateurs et illustreraient par leur fonctionnement même les vices de forme de la démocratie. Si c’est bien là le sens du message, ce serait sans doute aller un peu vite, et faire peu de cas des avancées et expériences réalisées par ces collectifs. Parler de ce que l’on ne connaît pas ? Manifester en tous cas – consciemment on non – un certain mépris de classe.

Second problème : le ratage permanent. Laurent Gutmann présente chaque tentative proposée par les comédiens comme un échec. C’est la virtuosité de la mise en scène qui les sauve du naufrage. Autrement dit, le regard de papa. De là à affirmer que le metteur en scène est un despote éclairé… Le faux collectif est ainsi dominé par une figure invisible mais très présente, celle du monarque de fait. Problématique.

Le spectacle serait ainsi, non un questionnement des heurts et bonheurs du régime démocratique, mais bien plutôt la manifestation d’un pessimisme de classe, bourgeois, dantonien.
En retour, il serait intéressant de se questionner sur le point de vue d’Alexis de Tocqueville lui-même et de cesser de le présenter comme indépassable. Lui aussi venait de quelque part. Lui aussi avait un point de vue de classe. Et le ricanement moqueur que l’on entend tout au long du spectacle pourrait bien être le sien.

Pour aller plus loin, un extrait des « Souvenirs » d’Alexis de Tocqueville, rédigés en 1850

De la Démocratie
Librement inspiré de « De la démocratie en Amérique » d’Alexis de Tocqueville
Texte, mise en scène et scénographie: Laurent Gutmann
Avec Stephen Butel, Jade Collinet, Habib Dembélé, Reina Kakudate et Raoul Schlechter
Scénographie: Marion Savary et Adrienne Romeuf
Son : Madame Miniature
Costumes: Axel Aust
Lumières: Yann Loric
Crédit photos: Pierre Grosbois

Vue au Théâtre 71 Scène nationale de Malakoff

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