Théâtrorama

De l’écriture à la réécriture de l’Histoire

Seule face au public, elle nous dit s’appeler Mila Shegg. Elle est ingénieure en informatique et elle essaie de comprendre qui elle était dans ces années où tout a disparu de sa mémoire, entre 2014 et 2016. Comme dans un kaléidoscope, s’agencent, autour de sa quête, des histoires multiples : ceux d’un bibliothécaire qui collecte des récits anonymes, d’une archéologue qui, à Mossoul, tente de sauver des tablettes d’argile millénaires des destructions de Daesh, d’un groupe de clandestins qui veulent sauvegarder la liberté des données du net…Au-delà de cette histoire contemporaine, surgit aussi dans le récit la quête obsessionnelle de l’empereur assyrien, Assurbanipal qui, au VIIéme siècle avant JC, en réunissant les premiers écrits, fut, à Ninive, le fondateur de la première bibliothèque de l’humanité. 

data mossoul

S’attachant à une réflexion autour de l’écriture et de la préservation de la mémoire, s’interrogeant sur la transmission de l’Histoire et la conservation des récits, Joséphine Serre écrit et met en scène “Data Mossoul” une fresque haute en couleurs qui fait dialoguer les mondes passés et contemporains. L’exercice est périlleux, le projet ambitieux et  magnifiquement rendu sous la forme d’un voyage qui nous plonge dans l’intime de l’écriture et dans son rapport au temps et à la mémoire.  

L’incarnation de tous les possibles 

Avec une grande précision, la très belle scénographie de Anne-Sophie Grac et les lumières de Pauline Guyonnet jouent sur le découpage et la création d’espaces, d’univers  et d’époques multiples qui se font écho ou se télescopent. Nous passons d’un jeu télévisé sponsorisé par la marque de riz Taureau Ailé à la ville de Mossoul en guerre où les soldats de Daesh démolissent au marteau piqueur les taureaux ailés à tête d’homme de la civilisation assyrienne. Dans un décor d’algorithmes qui défilent sur un écran, nous sommes dans la Silicon Valley dans un web privé où on entreprend de détruire les données obsolètes et les fake news. En parallèle, nous voilà transportés à l’époque de l’empereur Assurbanipal, obsédé par la conservation des écrits. Doit-on se souvenir de tout ? Quelle est la marque d’une civilisation ? La figure de Gilgamesh, roi sumérien et héros mythique traverse la pièce et questionne notre quête désespérée d’immortalité. Ce premier récit de l’humanité qui a traversé les temps et les espaces, fait de l’écriture un acte sacré qui, aujourd’hui semble en train de se perdre dans les espaces virtuels.

 Avec beaucoup de finesse, Joséphine Serre prend le risque de la complexité, entraîne et perd parfois le spectateur dans les méandres d’une histoire où écrire revient pour les humains à lutter contre les effacements, les oublis du temps et à transcender la mort. Face à la réalité de ces preuves tangibles et matérielles qui marquent dans la pierre et l’écrit le passage des civilisations, “Data Mossoul” interroge avec angoisse notre quotidien où l’envahissement du virtuel et des réseaux sociaux peuvent effacer pour des raisons politiques nos traces numériques et nos histoires confiées au web. “Chacun est relié à une phrase écrite par un autre” dit un personnage. Que deviennent alors les données supprimées du web ? Qui en décide ? Que devient notre mémoire d’humain dans les mondes virtuels ? Qui sont aujourd’hui les dépositaires de nos histoires? L’interrogation donne le vertige, mais peut-être faut-il traverser l’oubli pour se retrouver.

  • Data Mossoul
  • Texte et Mise en scène : Joséphine Serre
  • Avec Guillaume Compiano, Camille Durand-Tovar, Elsa Granat, Estelle Meyer, Édith Proust, Aurélien Rondeau, Joséphine Serre
  • Collaboration artistique : Pauline Ribat
  • Participation à l’écriture :  Xavier Czapla, Marianne Fabbro, François de Brauer, Morgane Lory 
  • Assistanat à la mise en scène : Pierre-Louis Laugérias
  • Mise en scène de l’image et création vidéo :  Véronique Caye
  • Son : Frédéric Minière
  • Lumières : Pauline Guyonnet
  • Scénographie:  Anne-Sophie Grac/ Stagiaire scénographie : Lou Chenivesse
  • Costumes : Suzanne Veiga-Gomes assistée de Cécile Box / Stagiaire costumes : Jovita Negro
  • Durée estimée : 3h 
  • Jusqu’au 12 octobre  au Théâtre de La Colline 


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