Théâtrorama

Le titre du roman de Mark Haddon est droit et direct, sans métaphore ni détour, comme le voulait son narrateur-héros. C’est le début d’une ligne à intrigue qui se déroule et se résout à la minute même où le texte s’écrit. « Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit », sur le papier, est l’enquête menée par un jeune garçon autiste et brillant. Sur scène, adaptée par Simon Stephens et mise en scène par Philippe Adrien, la graphie devient chorégraphie et la quête de l’adolescent une ronde de vie.

Christopher Boone a très précisément quinze ans, trois mois et deux jours. Une nuit, à minuit et sept minutes tout aussi précisément, il est tombé sur Wellington, le caniche géant de sa voisine, couché sans vie au beau milieu de la pelouse, le flanc transpercé par les dents d’une fourche de jardinier. « Qui a tué Wellington ? » pourrait être un vrai début de fiction d’aventures. Mais Christopher n’a jamais eu l’esprit très littéraire. Il ne déteste rien autant que les paraboles et les comparaisons. Et ces expressions pleines d’images qui ne trouvent aucune application dans le réel, comme par exemple « jeter un œil ». Ce qu’il aime par-dessus tout, ce sont les chiffres et les résolutions de problèmes. D’ailleurs, son obsession du moment est l’examen qu’il s’apprête à passer, le A Levels de mathématiques. Et si tout va bien, l’an prochain, il passera le A Levels de physique. Et cætera.

Le rapport au monde de Christopher pourrait ainsi tout entier tenir dans le mystère des nombres premiers, ou dans la façon dont les constellations redessinent le ciel. Il pourrait tout entier être une étude, en somme, mais qui se baserait uniquement sur le réel, et la recherche de vérités. Alors lorsque Siobhan lui demande d’écrire un roman policier, quitte à « jeter un œil » sur ce crapuleux crime canin, autant que ce soit le bon. Et quitte à se chercher un modèle, autant se fier aux preuves concrètes et aux éléments qu’il a sous la main : un crime, un chien, et le voilà prêt à emprunter la plume d’Arthur Conan Doyle et la sagacité de Sherlock Holmes. Mais ce que l’adolescent va découvrir dépasse de très loin les petits carrés formés par les maisons et jardins de son quartier, mimant très précisément celles qui s’ordonnent dans son esprit.

Du lieu du crime au lieu de l’intime
Passé l’effroi du mystérieux assassinat, le chemin de Christopher sera parsemé d’indices à déchiffrer et de visages haut en couleur en guise d’adjuvants ou d’opposants, de suspects ou de témoins. L’exactitude aussi assurée que le mensonge est abhorré, le garçon emploie le bon bout de sa raison pour marcher sur les traces du coupable. Sa course sera donc mathématique – puis se révèlera initiatique. À Swindon où il habite, l’apprenti détective tourne vite en rond, entre un père aussi colérique que mélancolique, une voisine amatrice de citronnade et une autre qui a perdu le nord depuis que son caniche est mort. À Londres où il se rend bientôt pour les besoins de l’investigation, l’adolescent devra passer par le « ventre du monde » (comprendre : le métro) pour retrouver ses propres origines.

Suivant aux chapitres près (évidemment notés en nombres premiers) le roman de Mark Haddon, l’adaptation démultiplie les passages en miroir et les temps d’arrêts sur images, entre deux danses de l’esprit. Si Christopher – auquel Pierre Lefebvre prête autant son agilité serpentine que sa justesse d’interprétation, à l’image de tous les comédiens – prétend pouvoir « tout voir », le chemin qu’il effectue dans les tangentes d’un labyrinthe sensible conduit surtout à s’intéresser aux moindres rouages et secrets écartant l’absurde du quotidien. Ce qu’il faut démontrer se situe quelque part du côté de la recherche de repères. Et le plan orthonormé que l’adolescent trace peu à peu, comme un examen devenant une reconnaissance, puis une véritable leçon, cherche bel et bien à relier des axes pour, au final, rassembler des êtres.

Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit
Adapté du roman de Mark Haddon par Simon Stephens (texte français de Dominique Hollier)
Mise en scène de Philippe Adrien
Avec Pierre Lefebvre, Jade Herbulot, Sébastien Bravard, Nathalie Vairac, Berdanette Le Saché, Mireille Roussel, Laurent Montel, Laurent Ménoret et Tadié Tuéné
Décor : Jean Haas
Lumières : Pascal Sautelet
Musique et son : Stéphanie Gibert
Crédit Photo Antonia Bozzi
Au Théâtre de la Tempête / Cartoucherie de Vincennes du 11 septembre au 18 octobre 2015, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h

 

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