Théâtrorama

On entre dans un monde échappé du réel, sans doute la place où habite le théâtre, par un seuil immense qui ressemble à une bouche d’homme. C’est le contrebas d’une montagne où vivent des géants. Il y a une « vieille porte » marquant l’entrée d’une villa « délabrée et à l’abandon », « surgissant solitaire » chez Luigi Pirandello ; il y a un seuil à l’architecture colossale et contemporaine, lumineuse chez Stéphane Braunschweig. L’une et l’autre indiquent un lieu-tombeau de la réalité et un lieu-berceau pour le rêve.

La pièce testamentaire de Pirandello est un « mythe », une terre d’images tout entière. Cette construction de l’esprit, prévient le magicien des lieux Cotrone, n’obéit à aucune loi qui serait dictée par la raison. Ce royaume ne ressemble à aucun autre. Il est une lisière nocturne, un rideau noir qui s’ouvre et se referme « dans un temps et un lieu indéterminés », c’est-à-dire un monde à la fois flottant et illimité. Pirandello, aux portes de sa propre nuit, demande qu’on éteigne les lumières et qu’on y pénètre avec lui, pour que vive le songe. Il demande aussi, en trois temps – du récit introductif en prose « L’Enfant échangé » à « La Fable de l’enfant échangé », théâtrale, jusqu’aux « Géants de la montagne » –, d’abandonner les ordres tangibles pour s’incliner devant ceux de l’imaginaire et de l’illusion.

Le chemin, d’emblée, est un chemin de traverse : il nous ordonne de « croire » comme de « croître » : de renaître dans une fable qui se cimente pourtant dans une double disparition. Celle de l’auteur lui-même tout d’abord qui n’achèvera jamais « Les Géants » sauf à l’oreille de son fils, et celle du réel ensuite, par l’intermédiaire d’une mère confrontée à la perte de son enfant et de son propre texte à dire, qui parcourt depuis les terres pour pouvoir encore déclamer ses lignes à qui pourra l’entendre, repoussant ainsi sa mort en tant que personnage. Tout n’aura donc un sens que par la scène et le théâtre : reconnaître que « rien n’est vrai », dit Pirandello, c’est emprunter aux géants l’immensité de leur montagne et ébaucher des voies d’accès innombrables à l’impossible.

Fantômes et échos
À l’instar des géants qui se maintiendront à distance, il faut donc accepter cet écart nécessaire et l’appréhender comme un état de veille. Cela vaut pour l’utilisation de la langue, tour à tour française, italienne, musicale, balbutiante ou encore chantée, et pour cesser, enfin, de craindre. Ne pas avoir peur des mots pour que le récit puisse se tracer et que la frontière entre vie et mort puisse se déchirer. La mère éplorée, cette comtesse de papier dans ses vêtements de pauvrette, n’a d’existence que théâtrale et de chair que littéraire. De même, la quinzaine de comédiens et les ombres autour d’eux, appartenant à la villa et à cet « arsenal des apparitions » qu’elle est, sont tous des pantins en être ou en devenir. Ils doivent leur existence à ce seul pouvoir de l’invisible.

Il est donc bien ici, ce « théâtre où jouer », autant dans le monologue d’Ilse – ensorcelée Dominique Reymond – que dans les fils déployés par Cotrone – ensorceleur Claude Duparfait. Il est dans toutes ces voix transformées en échos extérieurs et en miroirs profonds que tous placent face à eux, fable dans la fable, spectres répondant aux corps. Il est aussi dans cette magie qui veut donner une nouvelle définition à la vérité, que Pirandello invente « faite de choses évanescentes » et place sous les coups de « feux d’artifice sans détonation ». Il est enfin dans la liberté accordée à tous ces mendiants de rêves, pères et enfants du crépuscule et de l’imagination.

La scène, ce microcosme extraordinaire, prend précisément pour racine cet « autre côté », celui d’une vérité qui s’invente elle-même, mais « en temps voulu ». Elle multiplie les miracles auxquels croire et ne sort jamais du lieu souhaité par Pirandello. Aux ultimes mots, à cette peur affichée, Stéphane Braunschweig fait le choix de revenir sur la fable initiale pour conclure la pièce, retournant alors à l’émerveillement et à la plume du poète, cet abri essentiel.

Les Géants de la montagne
De Luigi Pirandello
Traduction, mise en scène et scénographie de Stéphane Braunschweig (texte disponible aux éditions Les Solitaires intempestifs)
Pièce pour quatorze comédiens
Collaboration artistique : Anne-Françoise Benhamou
Collaboration à la scénographie : Alexandre de Dardel
Costumes : Thibault Vancraenenbroeck
Lumières : Marion Hewlett
Son : Xavier Jacquot
Crédit Photo Elisabeth Carecchio
Au Théâtre de la Colline du 2 au 17 septembre, puis du 29 septembre au 16 octobre 2015 du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30

 

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