Théâtrorama

Le prénom de Zohar rime avec « mémoire ». Elle se souvient que, toute petite, elle vivait avec ses parents dans un tout petit pays situé de l’autre côté d’une très haute montagne. Devenue un peu plus grande, elle vit aujourd’hui avec tout un tas de souvenirs qu’elle chérit comme ses doudous d’enfance, des morceaux immenses de mémoire qu’elle protège à l’abri d’une minuscule carte pas plus grande que sa poche.

Sur un tout petit coin de terre qui passait presque inaperçu si l’on n’ouvrait pas très grand les yeux, dans une toute petite maison perdue à la lisière d’un paysage évanoui, la petite Zohar vivait au parfum des soupes préparées par sa mère et au rythme des berceuses fredonnées et pianotées par son père. Accroché au mur près du seuil que presque aucun étranger ne franchissait, un arbre esquissait ses racines familiales. Il y avait beaucoup de prénoms écrits en toutes petites lettres, puis un autre noté en beaucoup plus gros, qui revenait sans cesse à chaque nouveau croisement de branches, toujours le même : Zohar. Son prénom à elle, un prénom mixte qui est aussi celui de tous les aînés de sa famille, son père, sa grand-mère, son arrière-grand-père…

Tous ces souvenirs et toutes ces images appartiennent désormais au passé de Zohar. Ils sont contenus dans une carte qui ne la quitte pas et qu’elle appelle sa « carte mémoire ». De la taille et avec le pouvoir d’une main qui chercherait, attendrait et serrerait une autre main, cette carte renferme une note de piano, la douceur d’un cheveu, le goût du sel et une photographie de famille. C’est une carte des sens, la carte du père aujourd’hui disparu. Lorsque Zohar l’ouvre, elle se déplie comme un livre déroulant des chapitres de vies, la sienne et celle de ses parents. Lorsque Zohar l’ouvre, Laurent Gutmann qui a inventé cette histoire voit l’occasion de déployer une scène symbolique et mémorielle.

Arborescence et réminiscences
Car Zohar ne porte pas seulement ce prénom « bizarre » qui la relie à ses ancêtres directs. Elle est également une « splendeur » hébraïque, elle-même fille d’un Livre beaucoup plus ancien que les plus anciens de ses aînés, écrit il y a plusieurs siècles par un kabbaliste. Son histoire, sous la forme d’un chemin initiatique, ne pourra donc être qu’une lutte pour maintenir cette lumière et révéler à travers elle une survivance, de la même façon que son prénom perdure depuis un nombre incalculable de générations. Autour d’elle, les autres ne sont pas nommés – comme sa propre mère ou celui dont celle-ci tombe amoureuse, Jean-Claude, que Zohar s’évertue à appeler « Machin ».

L’initiation de la jeune enfant interroge tout entière la permanence d’un éclat. La mère de Zohar, à la mort du père, s’entiche un temps d’un vendeur d’ombre qui transforme l’arbre familial en source d’anéantissement en leur proposant des produits « Effiquefface » et en les accueillant dans son appartement aseptisé loin de leurs terres natales, dans un lieu « sans soleil », du vide et de la stérilité. Mais ce combat contre le blanc et l’oubli, livré par Zohar, concernera au final tant l’enfant que sa mère et que son père, qui la visite en fantôme refusant que sa trace se perde.

Les parents de Zohar auront ainsi autant qu’elle à apprendre du conte créé par Laurent Gutmann, dont ils sont à la fois acteurs et témoins. Et le parcours vers la mémoire, qu’ils empruntent tous les trois, dépasse largement leur seule histoire personnelle, se teintant d’une charge allégorique touchant à l’Histoire collective. C’est un monde que Zohar s’apprête à redessiner, une main fermée sur les racines de son arbre à souvenirs, une autre libre et ouverte sur de nouvelles floraisons.

Zohar ou la carte mémoire
Texte et mise en scène de Laurent Gutmann
Avec Fabien-Aïssa Busetta, Elsa Bouchain et Laureline Le Bris-Cep
Scénographie : Pierre Heydorff
Maquillages et perruques : Catherine Saint Sever
Son : Mme Miniature
Régie : Armelle Lopez
Assistante à la mise en scène : Juliette Prier
Crédit Photo : Pierre Grosbois
Présenté du 14 octobre au 1er novembre 2015 au théâtre Paris-Villette puis en tournée à la Passerelle de Saint-Brieuc les 26 et 27 janvier 2016, au festival Momix de Kingersheim le 7 février 2016 et à l’Estive de Foix les 10 et 11 février 2016

 

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