Théâtrorama

Il a réellement existé au XVII° siècle à la fois comme auteur, ripailleur et faiseur de bons mots, mais le vrai Savinien Cyrano de Bergerac n’est plus que l’ombre de lui-même depuis que son double arrangé et sublimé a été mis au monde par Edmond Rostand à la fin du XIX° siècle.

Il ne faut surtout pas rater cette mise en scène décoiffante, drôle, pleine de surprises d’une des rares comédies héroïques du répertoire français. Prenant à bras le corps la pièce de Rostand, dans une dramaturgie dépoussiérée et à contre-courant, Olivier Mellor et sa Compagnie du Berger – artistes associés à la Comédie de Picardie – nous racontent l’histoire « d’un homme bon, d’un poète libre et flamboyant, soucieux de son temps et de ses compagnons ». Apostrophant le public, en immersion dans le public, les acteurs annexent la salle à la scène, incluant les spectateurs, dans l’auberge de Ragueneau, au milieu des fâcheux ou durant le siège d’Arras. Dans Cyrano, on attend la tirade du nez, la déclaration à Roxane à l’ombre du mur, ses déclarations en forme de profession de foi sur la moralité élastique de ces nobles qui nous gouvernent. Pas un vers ne manque, et on retrouve le burlesque, le drame et l’aventure de toute comédie héroïque. Mais Olivier Mellor et ses acolytes réinscrivent le personnage dans l’Histoire et font la part belle à une création collective qui, sans la moindre volonté de bouleversement pour « faire moderne », nous offre un Cyrano bourré de talent, d’énergie et d’imagination.

Cyrano et les autres
Dans Cyrano de Bergerac, il y a Cyrano qui dit plus de la moitié du texte et il faut bien le dire, les autres qui se partagent le reste. Jean-Jacques Rouvière emboîte le pas à Daniel Sorano ou Gérard Depardieu, ses augustes prédécesseurs, et ose dans son jeu, mettre l’accent sur la fragilité et le questionnement du personnage. Il campe un Cyrano toujours prompt à se quereller, grande gueule, mais inquiet des autres, généreux et discret dans cette générosité, même lorsqu’elle se retourne contre lui. Sa haute stature s’impose, mais au milieu des Cadets de Gascogne, agissant ici comme une équipe de rugby, il fait corps et participe à cette « machine à jouer » où chacun apporte sa pierre à une histoire foisonnante et joyeuse. 34 artistes et techniciens sont embarqués dans l’aventure et pas un ne tire la couverture à lui ou n’est laissé en chemin. Au-delà du jeu de comédiens tous excellents et très créatifs, la mise en scène est soutenue par le travail d’une compagnie sur laquelle souffle un esprit de troupe.

Le spectacle découpé en séquences précises réunit les comédiens, des musiciens et des techniciens qui opèrent à vue. Jouant sur l’architecture du théâtre de l’Épée de Bois, aux ouvertures arrondies, les praticables du décor inscrivent par opposition la verticalité rigide de leur ferraille dans la rondeur et la douceur de la pierre, transformant tour à tour l’espace en une auberge, un cabaret, un balcon ou un champ de bataille.

Passant du reggae au funk, d’un maloya réunionnais à un lieder de Mahler, sur les accords d’une guitare ou d’un violoncelle que côtoient une batterie ou un ukulélé, nous traversons le temps. Olivier Mellor ne fait aucune impasse. Le texte est donné quasiment dans son intégralité hormis quelques infimes libertés. Il l’ancre dans son contexte historique et malgré les excentricités de certaines situations, il ne commet aucune faute de goût ou d’interprétation.

Cyrano se fond dans l’ombre du cloître où il rend visite pour la dernière fois à Roxane, pour mourir. Avec panache et dignité, il meurt debout et sa voix se perd dans la nuit, nous laissant au bord des larmes. Durant plus de trois heures, sans prétention, avec un cœur énorme, la Compagnie du Berger nous a rassemblé dans un spectacle qui lui ressemble. Un spectacle construit sur le sens du collectif, plein de générosité, et d’inventivité. Forte d’un compagnonnage long et fidèle avec ses membres, la compagnie réussit à inclure les spectateurs au cœur d’un dispositif qui interroge ses amitiés et son humanité.

[note_box]Cyrano de Bergerac
D’Edmond ROSTAND
Mise en scène: Olivier MELLOR
Lumière : Benoît André
Scénographie : Alexandrine Rollin, Noémie Boggio
Rôles principaux : Jean-Jacques Rouvière (Cyrano), Marie-Béatrice Dardenne (Roxane) , Adrien Michaux (Christian)Stephen Szekely (Comte de Guiche) Fred Egginton (Ragueneau) et les comédiens, musiciens et techniciens de la Compagnie du Berger
Crédit photo : Sylvain Bocquet
Durée : 3 h 05[/note_box]

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