Théâtrorama

Alice Belaïdi est Jbara, une petite bergère des montagnes du Maghreb. Dans une fièvre et une rage contenue, elle raconte avec humour et brutalité le chemin de vie d’une jeune fille de 16 ans. Pauvre, au milieu de ses chèvres, Jbara lutte pour exister. Pas éduquée, sale, mais belle et travailleuse, elle connaît les déplaisirs – Miloud et ses assauts libidineux, un père méprisant et violent, des corvées ménagères répétitives – et quelques menus plaisirs, comme le Raïbi Jamila, un délicieux yaourt à la grenadine. Son confident, c’est Allah, le subtil et le miséricordieux. Mais Jbara Lui en veut quand même un peu de l’avoir abandonné dans ce trou… Le passage du car à Tafafilt est l’une de ses seules distractions. Un car rempli de touristes, riches, qui sentent bon et qui filent vers des horizons lointains, sans doute meilleurs. Un jour une valise tombe du toit de l’un de ces autobus. Rose, avec des roulettes, il est inscrit sur le bagage « J’adore Dior », et de l’argent sort des poches des pantalons bien rangés à l’intérieur. Jbara la garde comme un trésor. Une réponse d’Allah où le début de l’enfer ? Enceinte, la jeune fille est chassée de sa famille. À la ville, la vie n’est pas plus douce qu’au village. De rencontres en coups durs, Jbara sombre dans la prostitution et dans des choses qu’elle n’aurait jamais pu imaginer. Dans sa chute vertigineuse, Jbara garde néanmoins toujours espoir, car elle a un allié : Allah !

Crédit photo Manuel Pascual
Crédit photo Manuel Pascual

La dignité d’une femme
Les mots de ce monologue sont crus et sans équivoques, à l’image de ce que vit la jeune bergère. Il n’y a pas un style d’écriture, pas plus qu’il y a une volonté de faire joli. Toute la puissance de la pièce réside dans l’histoire implacable, et dans l’interprétation d’Alice Belaïdi, qui a fait sien le texte de Saphia Azzeddine (aux Éditions Léo Scheer). Avec sa voix d’adolescente, la comédienne donne le ton d’innocence qu’il faut à Jbara, ballottée par les événements, ou actrice maladroite de sa vie. Le récit est imaginaire, mais combien de femmes vivent-elles encore aujourd’hui ces conditions barbares ? La concentration de malchance et d’injustice qui s’abat sur Jbara donne envie de hurler. Comment peut-on à ce point bafouer les droits et la dignité d’une femme ? Parfois quelques bulles d’oxygène l’aide à reprendre son souffle, comme son mariage avec un imam, qui « ne lève pas la main sur elle et lui parle gentiment ».

Crédit photo Manuel Pascual
Crédit photo Manuel Pascual

Sa religion, c’est l’amour
On se laisse totalement emporter par Alice Belaïdi. Sans misérabilisme, la talentueuse comédienne arrive à nous faire toucher du doigt la détresse humaine. Le décor est simplissime (rideaux noirs parfois transformés en voile, valise, chaussures…), mais le spectateur n’a aucun mal à être transporté au milieu des montagnes du Maghreb. Pendant 1h25, nous partageons les immondices de la vie de Jbara, ainsi que la magnifique prière qui sous-tend le récit. « Ma vie est mon djihad », dit-elle. La pièce est un pied de nez à tous les religieux caricaturistes, et bien-pensants, qui font de la foi un enfer. Jbara choisi de vivre sa foi non pas dans la crainte, mais dans la confiance. « Je ne Te demanderai jamais pourquoi Tu laisses mourir les petits Africains, moi ! Cette question n’a pas de sens. C’est nous qui faisons les mauvais choix (…). J’ai fait la pute parce que je l’ai choisi (…). Croire en Toi Allah n’est pas une évidence, mais plutôt un combat. (…) Ce qui anime ma foi c’est de T’aimer. T’aimer m’a permis de m’aimer et m’aimer m’a permis d’aimer. » Un magnifique cri d’amour auquel on ne peut être totalement insensible.

[slider title= »INFORMATIONS & DETAILS »] Confidences à Allah (site web)
De Saphia Azzeddine
Avec : Alice Belaïdi
Mise en scène, scénographie et lumière de Gérard Gelas, assisté de Léa Coulanges
Création son de Jean-Pierre Chalon
Costumes de Christine Gras
Jusqu’au 17 janvier 2010
Du mardi au vendredi à 19h, samedi dimanche à 16h

Gaîté Montparnasse
26, rue de la Gaîté, 75014 Paris
Réservations : 01 43 20 60 56
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  1. Oh oui quel cri d’amour!!! C’est une pure merveille de simplicité… Et quelle actrice! Elle a d’ailleurs été primée par le Grand prix de la critique « révélation théâtrale de l’année », Elle est belle et majestueuse… c’est bien plus qu’une actrice c’est une vrai catapulte à sentiments!
    Bravo!
    Je retourne sur Avignon cette année pour le festival, et je peux assurer qu’on va me voir dans cette salle, devant cette bête de scène!

    Ingrid / Répondre
  2. Lettre à Allah

    Tu sais quoi, mon cher ?
    Bon d’accord, je ne suis qu’un vague humblissime mécréant nantais quelque part en région : Bretagne, pays : France , continent : Europe
    mais je me permets cette petite bafouille te concernant.
    Je suis en état de choc, absolument abasourdi d’1h30, de 90 minutes, d’une quasi apnée de 5 400 secondes, scotché au fond d’un fauteuil rouge d’une salle de théâtre comble un soir quelque part sur la terre (mardi 24 novembre 2009 à Bouguenais,44).
    L’omniscient que tu es doit bien être au courant bien sûr et avoir repéré- d’autant que tu en es le destinataire- des « Confidences à Allah » jouées ici et là depuis l’été 2008 à Avignon…
    Le voyage prend sa source dans ce Maghreb musulman qui saisit à la gorge comme un fennec affamé : des chèvres, des bergers frustes, et Jbara une adolescente qui craque sur le Raïbi Jamila irrésistible yaourt à la grenadine et qu’on fait basculer sauvagement dans le commerce subi de son corps.
    Elle fait escale chez toi régulièrement car le monde injuste, cruel et hargneux ne l’épargne jamais et elle trouve en toi la puissance de ne pas se soumettre et de faire souvent le point sur sa chienne d’existence.
    Elle nourrit tous les ferments de son cri dans sa propre vie, en écartant sa famille, son père surtout, dans un espace brutal et humiliant où, aux yeux des mâles et des religieux, la femme n’est encore rien ou bafouable à merci. Elle pérégrine dans le grand et vaste monde qui lui infligera prostitution, esclavage et incarcération.
    Allah, as-tu remarqué comme jamais elle ne cesse d’y croire ?
    Jbara semble considérer sa foi comme un ultime barrage à l’inique et l’humiliant, à la dévastation funeste, au plongeon fatal. Elle en bave mais assume ses choix. Elle oscille entre rage et rêve, sublimation et résignation, souffrance et rédemption.
    A ce titre, Allah, que penses-tu d’Alice Balaïdi ? Cette jeune comédienne qui interprète Jbara est saisissante, solaire, incandescente. Elle empoigne ton Verbe, lui tord le cou, t’éructe crûment sa vérité, elle t’interpelle librement, te taquine, te supplie, te cajole. Monumentale prière… Sa voix viscérale est poignante, elle irradie le plateau immense et nu (structuré par une scénographie de lumières sobre et suggestif).
    Sa petite silhouette magnétise illico, c’est déjà de celle des très grandes, emportant des salles entières avec grâce ou violence, vivant différents personnages avec une aisance rare.
    Le monologue choc de Jbara, l’éruption de ses mots-soleils, le lait amer de son enfance, ses crachats de révolte, son indéfectible foi en Toi (ah, ce t majuscule… pour un athée comme moi !) forcent irrésistiblement le respect.
    En vérité, Allah je te conseille ce genre de rencontre ébouriffante : des gens debout (ou comme moi assommé assis longtemps envahi) émus.
    Peu de chance – soyons clair- que Je devienne musulman mais la confiance de Jbara qu’elle te porte rend son personnage inoubliable.
    Et toi, peu de chance que tu ailles au théâtre ? Dommage…
    kaLoup, Terre

    Kalou / Répondre

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