Théâtrorama

Premier temps. On délimite un espace imaginaire, chaque côté d’un rectangle tracé au sable blanc. À l’intérieur et à l’extérieur de ce seuil, on place une dizaine de chaises. Quelques-uns s’y installent. Deuxième temps. On déstructure la surface plane en dissipant avec violence les grains au balai. De nouvelles terres se forment. Troisième temps. On jette sur la scène du monde des livres en guise de ruines ou d’engrais. Ce sol est la carte d’un « temps qui dort », le « nid sans poussière ni perte » des vers de Mahmoud Darwich. Il est porteur d’un souffle sans frontière.

Il y a, dans la prose poétique de Naomi Wallace, le dessin d’une mythologie simple. Car il « n’existe pas au monde d’espace plus intime que le sol des hommes », elle donne à ses balayeurs des passés de « marins ancestraux », à ses pigeons et à ses colombes des prénoms d’hommes, à ses minutes les modelés de visages, à ses architectes la faculté de deviner dans les esprits, et à ses vents l’art de ne faire aucun bruit, sauf celui d’un « hurlement tranquille » ou d’un gargouillis d’estomac. Quelque chose d’un drame intime et collectif qui a déjà eu lieu – ou qui se déroule ici et maintenant – sourd discrètement à nouveau et rejaillit de situations et de rencontres banales, qui agissent comme des empreintes tragiques. De part et d’autre d’une lisière invisible, êtres et pays cachent un foyer enveloppant les catastrophes du temps.

Trois temps, pour trois tableaux inscrits dans l’attente. Hommes et femmes, leurs proches, se rassemblent dans un ailleurs commun. Leurs respirations et leurs suffocations, les liens des uns aux autres, s’ébauchent à présent par ombres chinoises ou à travers quelques objets restants : un fil rouge qui esquisse dans les airs les branches d’une étoile, des photographies que l’on couche tête baissée au sol pour la marque d’anciens et de nouveaux linceuls, le manche d’un balai révélant une colonne vertébrale, ou encore une casquette vide soulignant un profil. Hommes et femmes, Palestiniens, Israéliens, Irakiens, se connaissent déjà pour s’être aperçus et rejoints dans l’absence.

« L’idée d’un homme »
L’interrogation ne porte pas tant sur leur identité propre et ce qu’ils sont, eux-mêmes ou les uns pour les autres, que sur ce qu’ils représentent. Chacun d’entre eux est une « idée » d’hommes ou de femmes, êtres invisibles et mystérieux les uns pour les autres mais pourtant bel et bien face à face dans cet espace qu’ils partagent alors, terre et ciel. Leur seuil se nomme « salle d’attente d’une infirmerie de Jérusalem-Est », « zoo de Rafah » ou bien « « rue de Bagdad ». Ils y viennent tous en tant que témoins et collectionneurs de mémoires, les leurs et celles des autres qu’ils ont perdus.

Les pas qui les mènent les uns aux autres sont des marches à rebours. Leur présent est mémorial ; il les libère et les ramène vers des souvenirs : images aveugles de scènes de bombardements durant la guerre du Golfe, celles d’un soldat israélien tombé sous les balles d’un sniper et bercé jusqu’à la mort par une mère palestinienne, et celles d’une jeune femme israélienne transplantée, qui a repris haleine et vie grâce aux poumons d’un Palestinien. Tous portent en eux l’intuition et l’impression des autres, cicatrice ou sillon.

Les frontières – par la bande de sable – tirent vers l’abstraction à mesure que ces hommes et ces femmes se trouvent et échangent, comme si elles ne devaient plus rien séparer. Dans les airs, d’autres limites se confondent alors à leur tour. Par un « vent sans son » soufflant dans leurs oreilles, ceux qui ont fait l’épreuve de la mort ressentent « la rencontre entre deux mondes », symbolisée par un chant unissant « toutes les langues qui les possèdent ». Car la scène de Naomi Wallace est un nid de colombes fait de crayons. Sa « Carte du temps », portée par les ailes de l’art, est faite de bibliothèques d’aujourd’hui remplies de livres d’hier, originaux et traduits, subsistants et sifflant à l’unisson.

La Carte du temps. Trois visions du Moyen-Orient
Texte de Naomi Wallace (éd. Théâtrales, trad. Dominique Hollier)
Mise en scène de Roland Timsit
Avec David Ayala, Oscar Copp, Abder Ouldhaddi, Lisa Spatazza, Afida Tahri et Roland Timsit
Scénographie et lumière : Philippe Quillet
Création sonore : Laurent Sassi
Costumes : Sylvie Blondeau
Photo © Lot
Au Théâtre 13 du 28 avril au 7 juin 2015

 

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