Théâtrorama

Noir intense dès que les lumières de la salle s’éteignent. Noir profond, inquiétant, qui semble vouloir nous engloutir dans les ténèbres du monde. Sur le bord extrême du plateau, dans un halo de lumière qui ne fait que renforcer l’ombre, un homme attend. Pendant cinq minutes, il ne fait même que cela sans rien dire. Il scrute l’obscurité et s’adresse enfin à quelqu’un tapi dans le noir. Un homme lui répond. La voix vient de derrière et en écho, dix voix parlent avec lui. C’est Alboury venu réclamer le corps de son frère pour apaiser les hurlements de douleur d’une mère qui pleure la mort de son fils.

Dans un pays d’Afrique de l’Ouest, le chantier d’une grande entreprise française, en passe d’être fermé. Ne restent que Horn, chef de chantier, au bord de la retraite, et Cal un ingénieur. L’arrivée, le même jour, d’une jeune femme que Horn a fait venir de Paris pour l’épouser et d’un Noir qui a pénétré l’enceinte du chantier de façon mystérieuse pour réclamer le corps de son frère mort la veille sur le chantier, va catalyser la violence latente de la situation. Peur du désir, échec des corps, inassouvissement sont autant de thèmes qui réunissent l’univers de Koltès à celui de Michel Talheimer,ce jeune metteur en scène allemand qui se confronte pour la première fois à des acteurs français. Sous sa direction, les mots de Koltès prennent un autre relief, soutenus par un jeu très physique des acteurs. La tension maximale portée par un corps toujours en mouvement chez Cal (Stefan Kornaske) souligne la pesanteur d’un Horn en bout de course (Charlie Nelson) et la tranquillité têtue d’Alboury (Jean-Baptiste Anoumon). Légère comme un papillon, volubile, Léone (Cécile Coustillac) traverse l’espace avec naïveté, mettant à distance les situations les plus difficiles en se racontant.

Crédit photo Élisabeth Carecchio

De quoi parle Combat de nègre et de chiens ?
« Pas de l’Afrique ou des Africains, nous dit Koltés, la pièce parle d’un lieu du monde ». Dans ce lieu perdu, dès le début, il y a deux irruptions dans ce monde masculin blanc : celle de la femme Léone, et celle du noir Alboury. Leone vient d’arriver de Paris auréolée du prestige de la nouveauté. La présence de cette femme va exacerber la haine de Cal, l’adjoint de Horn. Totalement démuni et ignorant de sa place dans le monde, Cal se sent menacé. Par ailleurs, lorsqu’il voit un noir, il en imagine mille prêts à l’écraser. Parce qu’il refoule cette peur, Cal finit par se sentir supérieur.

La pièce parle aussi de l’identité et de la perte de l’identité. Déracinés, Cal et Horn se raccrochent à leur nationalité représentée par ce chantier qui n’existe plus vraiment, métaphore d’une Europe à son déclin. Léone , quant à elle, se perd tout de suite dans la fusion en rejetant son identité. En tombant amoureuse d’Alboury , c’est de l’Afrique dont elle tombe amoureuse, d’une Afrique fantasmée et d’un cliché.

Alboury est « une surface de projection » des fantasmes des Blancs, fantasmes sexuels et politiques pour Cal et Horn, idéal de pureté pour Leone. Il est pourtant le seul à apporter quelque chose de très concret. En voulant récupérer le corps de son frère, il se réclame d’un droit humain très simple qui existe depuis l’Antiquité. Coryphée de ce chœur d’hommes noirs, il est le seul à dire vrai car pour lui et ses compagnons, la langue française est une langue étrangère. Pour les autres, « cette langue trimballe des choses qui ne le sont pas (…) assez proches de la surface ou du troisième sous-sol ».

Sur ce chantier entouré de miradors et surveillés par des gardiens invisibles, le seul territoire à défendre est celui de l’intime. Et pourtant dans ce dispositif en pente où chaque pas met les acteurs en danger, il est impossible d’échapper au regard de l’autre et difficile de préserver l’intime. L’espace vide de tout décor est délimité par un dessus où chacun peut surveiller l’autre. C’est le lieu des gardiens –invisibles- sur leur mirador, c’est l’espace où des yeux peuvent épier dans l’ombre. De l’espace du dessous surgit Cal le mal-aimé, le fou. C’est aussi le lieu des secrets que chacun essaie d’enfouir, ou celui des pulsions de mort. L’espace de l’avant scène est une bande étroite où s’affrontent et se parlent les protagonistes de cette histoire, dans une vaine tentative de rencontre.

La pièce qui a commencé dans un noir de ténèbres se termine dans une lumière de néon. Le sous-sol, métaphore des pulsions morbides qui nous agitent, se laisse enfin voir. Dans une lumière blafarde, le chœur des noirs raconte la mort de Cal, la solitude de Horn alors qu’éclate au-dessus d’eux un feu d’artifice sans joie. Celui que Horn voulait tirer pour accueillir Léone. Celle-ci allongée au premier plan, totalement détruite, laisse voir son visage scarifié. Comme dans une tragédie grecque, avec la disparition des « héros », c’est le choeur qui aura le dernier mot.

De cette pièce souvent montée, Michel Thalheimer a gardé une vision épurée de l’histoire et en a extrait tout le tragique avec le talent d’une intelligence tout en finesse. Sa mise en scène fait le pari d’une esthétique radicale qui met l’acteur au centre de ses propositions. Les enjeux de la pièce sont condensés en une concentration maximale qui ne laisse aucune échappatoire au spectateur. Le comédien se confronte uniquement à l’auteur, à lui-même et à son partenaire. Il ne dispose d’aucun accessoire, d’aucun meuble auxquels il pourrait se raccrocher. Ce qu’il nous donne à voir est un monde sans illusions, dominé par des jeux de pouvoirs qui peuvent tuer et où l’utopie n’a aucun droit de cité.

[slider title= »INFORMATIONS & DETAILS »] Combat de nègre et de chiens (site web)
de Bernard – Marie KOLTÈS
Mise en scène : Michel THALHEIMER
Avec Jean-Baptiste Anoumon, Cécile Coustillac, Stefan Kornaske, Charlie Nelson
Et Alain-Joël Abie, Bandiougou Baya, Kaba Baya, Thomas Durcudoy, Kalifa Gadenga, Franck Milla, Paul Angelin N’Gbandjui, Henri Niend, Abdourahman Tamoura, Camille Tanoh

Jusqu’au 25 Juin 2010
Du mercredi au samedi à 20 h 30, mardi à 19 h 30, Dimanche à 15 h 30

Théâtre de la Colline
15 Rue Malte-Brun, 75020 Paris

Réservations: 01 44 62 52 52
www.colline.fr[/slider]

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