Théâtrorama

La rencontre de deux mondes

Le Cid mis en scène par Yves BeaunesneDans la pénombre du plateau, surgit un tableau immobile qui rassemble tous les personnages de la pièce. L’image en relief semble sortir d’un tableau du Siècle d’Or Espagnol. Noir. Lumière. Et comme issu de l’immobilité naît le mouvement. Une esthétique très picturale, une mise en scène tout à la fois somptueuse et d’une grande simplicité, classique et baroque de ce Cid proposé par le metteur en scène belge Yves Beaunesne.

À l’épure d’un plateau nu de parquet brun s’oppose le raffinement d’un décor de palais arabo-andalou (magnifique scénographie de Damien Caille-Perret) représenté par sa seule façade ornée de portes et fenêtres en moucharabiehs, où la lumière joue avec l’ombre entre le visible et le caché. La mise en scène joue aussi la rencontre du monde andalou et du monde arabe, prolongée en cela par des chants a capella en arabe, espagnol et latin composés par le musicien Camille Rocailleux. Faisant partie du raffinement du décor, il ya aussi la magnificence des costumes (Jean-Daniel Vuillermoz) qui gardent la facture classique de la pièce sans être gênants pour le jeu des acteurs.

La loi des pères

L’histoire est connue : Rodrigue et Chimène sont amoureux. Mais le bonheur est fugace et le malheur n’est pas loin. Les deux pères se disputent. Rodrigue tue celui de Chimène pour venger l’honneur du sien. La belle réclame au Roi la tête de son amoureux. Rodrigue envoyé à la guerre revient couvert de gloire, nanti du titre de “ Cid ”. Sa victoire sur les Maures oblige son roi au pardon mais ne change rien à la détermination de Chimène…
« Rodrigue as-tu du coeur' », « La valeur n’attend point le nombre des années », ou le célébrissime « Ô rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie! ». Les alexandrins de Corneille continuent de surgir malgré soi dans nos mémoires de collégiens et de spectateurs. Monter ce monument du théâtre classique français relève d’une véritable gageure pour éviter les clichés et explorer de nouveaux sentiers.

Pour Beaunesne, la modernité ne vient ni de costumes contemporains ni d’une musique rock, mais d’un parti pris dramaturgique évident : celui de la loi des pères dont les injonctions condamnent les enfants à une soumission incontestable. Dans une direction d’acteurs sans failles, Yves Beaunesne suit toutes les directions d’un texte qui parle de jalousie, de violence et de la dictature des pères, qui loin de passer le flambeau, vampirisent la jeunesse de leurs enfants pour continuer à exister. Courant pieds nus, étouffant dans sa robe de brocart, l’Infante brûle d’un amour indigne de son rang pour Rodrigue. Déchirée entre amour et honneur, malgré la fin heureuse, Chimène reste prisonnière de la vindicte de son père qui se rappelle à elle à la toute fin du spectacle telle la statue du Commandeur dans Don Juan qui revient des Enfers.
Également chanteurs, investis physiquement, les comédiens déroulent le texte dans des directions inédites. Beaunesne privilégie une interprétation pleine d’impertinence. Ainsi, c’est allongé sur un banc que Rodrigue défie le Comte, c’est presque en chuchotant qu’il raconte au roi comme une confidence, son épopée contre les « Mores ».

Au-delà de la bienséance revendiquée par le Théâtre Classique, apparaissent les failles du désespoir de Rodrigue qui, en dépit de la griserie qu’il ressent au récit de ses exploits, sait aussi que la guerre lui a ravi son innocence. Se perçoit aussi une intimité féminine prise dans l’étau de la violence des hommes et qui ose cependant s’affirmer dans ses choix. Yves Beaunesne prend résolument le parti de ces enfants qui ne « supportent pas l’enterrement de leur jeunesse » et le fracas de leurs rêves.
Le traitement du roi de Castille (Julien Roy drôle et un peu je-m’en-foutiste) coincé dans son fauteuil roulant et vêtu de collants roses, bouscule quelque peu cette figure du pouvoir. Loin de représenter l’équilibre, il devient le personnage comique de la pièce et semble avoir surtout envie d’être tranquille et d’en finir avec cette histoire. Mêlant chant lyrique et théâtre, les dix comédiens servent le texte avec une réelle force. Jean Claude Drouot est un Don Diègue magistral et plutôt manipulateur face au jeune couple formé par Zoé Schellerberg et Thomas Condemine.
« Avec Le Cid, c’est un torrent de larmes et un rire tonitruant », affirme Beaunesne. Évitant la lourdeur du débat cornélien, il offre un magnifique spectacle d’une grande modernité dans lequel le tragique, loin d’être occulté, s’affirme subtilement par la musique. Apparaît alors dans la musicalité des alexandrins l’expression d’une humanité pétrie de doutes et de contradictions qui conduit à la liberté.

 

Le Cid
De Pierre Corneille
Mise en scène : Yves Beaunesne
Assistanat à la mise en scène : Marie Clavaguera-Pratx et Pauline Buffet
Avec Eric Challier, Thomas Condemine,Jean-Claude Drouot, Eva Hernandez, Antoine Laudet, Fabienne Lucchetti, Maximin Marchand,Julien Roy, Marine Sylf, Zoé Schellenberg, Dramaturgie : Marion Bernède
Scénographie : Damien Caille-Perret
Lumières : Joël Hourbeigt
Création musicale : Camille Rocailleux
Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz
Maquillages : Catherine Saint-Sever
Vidéaste : Elie Triffault
Durée : 2 h 25

Jusqu’au 14 avril à la Manufacture des Oeillets-CDN-Théâtre des Quartiers d’Ivry

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