Théâtrorama

Deux actes, deux antres : celle de la poésie d’un côté, celle du poète de l’autre. Sur le bureau de la première culmine une liasse de papier ; on s’y essaie en recueils comme dans un laboratoire d’expériences. Le sol de la seconde est parsemé de feuilles volantes ; c’est la grotte abandonnée de la création littéraire, dans laquelle quatre personnages puiseront bientôt mots et inspiration.

Deux hommes, deux femmes et, de masques en mascarades, un seul homme pour trois femmes, puis une même femme pour deux autres femmes : un chœur indifférencié se forme peu à peu et s’évertue à composer un hymne depuis ses discordances. Les deux hommes – Thomas, jeune bourgeois qui s’essaie à la rime, guidé par le professeur Cortex – et les deux femmes – Catherine, la sœur de Thomas, et Sonja, couturière enjouée et amie de la famille – sont portés par une passion commune pour la poésie, et des élans de cœur qui les mènent des uns aux autres.

L’antre de leur création (repère de Sapho ou des Amazones) a des coulisses apparentes qui montrent quatre chaises depuis lesquelles ils se transforment comme ils travaillent sur la langue. La scène n’a elle non plus aucun mur : ils envahissent le théâtre, s’assoient près des spectateurs, trouvent de part en part leur nouvelle muse et les rythmes de nouveaux bouts-rimés. Ils font vivre et vibrer leurs propres poèmes et ceux qu’ils empruntent « sur le bout de la langue », c’est-à-dire précisément à l’endroit où une symphonie prend naissance et s’amuse à former et à déformer les syllabes, les vers, des fragments élégiaques ou amoureux, de préférence des alexandrins.

Strophes en scène
Les quatre personnages imaginés par la dramaturge canadienne Kathleen Oliver semblent être tout entiers poèmes, chacun jouant le rôle d’une rime croisée ou embrassée, puis elle-même embrassant, se vêtant et se dévêtant tour à tour de costumes masculins et féminins comme on construit des tercets ou des quatrains. Ils incarnent ainsi chacun à leur façon le recto d’un vers (la ligne) et son verso (le retournement).

Les costumes qu’ils empruntent dans leurs jeux amoureux symbolisent également les exercices de style – plagiat, pastiche (quelque part entre « Comme il vous plaira » et « Les Jeux de l’amour et du hasard ») et autres formes et figures – qui contraignent leur langage. De même, dans leurs emportements (transports classiques), ils chantent et dansent, figurant leur art.

Au pied d’une lettre parfaitement maîtrisée qui fait la part belle à la diérèse – qui devient suspension amoureuse – et à la scansion – qui devient arabesque libertine –, « Sur le bout de la langue » maquille ses personnages tandis qu’ils se chargent d’orner leur langue. La jouissance qu’ils atteignent ne porte alors la marque d’aucune frontière de genre ni de sexe ; ce qui importe est de ravir, c’est-à-dire de voler et de plaire dans un même temps, autrement dit : de faire œuvre.

Sur le bout de la langue
Texte de Kathleen Oliver, traduction de Marie-Paule Ramo
Mise en scène : Marjolaine Aïzpiri et Hélène Labadie
Avec Claire Bosse-Platière, Simon Dusigne, Anne Plantey et Camille Vallin
Lumière : André Diot
Musique : Frédéric Fresson
Compagnie Melody Nelson / Petite Peste Prod
Crédit photo: Charlotte Bovy
Au Théâtre Ciné 13 jusqu’au 10 janvier 2015

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest