Théâtrorama

Trio danse théâtre

Le chant du pied, Voyage en KathakalieElles arrivent d’un pas décidé face au public. Écharpe, manteau de voyage et en guise de valise une chaise chacune sur laquelle elle s’asseyent. « Theï…ta…dilatata » Coudes levés…Mouvements des yeux…Mudra du feu…On ne rigole pas, c’est très sérieux…affirment-elles. Sur le plateau au fond de scène jaune d’or de la petite salle du Théâtre du Soleil, premiers rudiments de kathakali donnés par trois danseuses pleines d’humour, face à un public en attente. Si Annie Rumani vient de la danse contemporaine, Catherine Schaub-Abkarian de la danse classique et Nathalie Le Boucher du théâtre et du conte, elles possèdent toutes les trois une grammaire commune : celle du kathakali, théâtre dansé indien, appris auprès des plus grands maîtres, notamment dans les écoles du Kerala, en Inde du Sud.

Une grammaire commune…

Le voyage en Inde a été entrepris séparément, à des périodes différentes de leurs vies, par hasard ou suite à une rencontre pour l’une, à un choc émotionnel pour l’autre, en tous cas pour toutes les trois à la recherche d’un art total qui unirait danse, musique, théâtre et récit. Dans les écoles de kathakali, théâtre dansé uniquement par les hommes, elles ont été les seules femmes, occidentales de surcroît. Revenues en France, Annie Rumani et Nathalie Le Boucher vont utiliser le kathakali pour raconter les épopées indiennes et les contes, Catherine Schaub-Abkarian rejoint le Théâtre du Soleil et introduit cet art dans certaines pièces d’ Ariane Mnouchkine. Partager l’expérience, la transcender, la rapprocher d’une esthétique occidentale contemporaine, mettre en danse le récit d’expériences communes vécues séparément…C’est ainsi qu’est né ce « Chant du pied ».

Représenter le monde dans un geste

Le chant du pied, Voyage en Kathakalie » Au commencement étaient les dieux… »
Sans le maquillage et les costumes indispensables à toute représentation de kathakali, les trois danseuses entreprennent de nous raconter en vrac l’Inde, la mousson, les cours, la rigueur des maîtres, la cuisine et les douleurs de l’apprentissage du kathakali… Le récit est drôle, joue sur la dérision alors qu’elles évoquent les chevilles gonflées, le kurta mis de travers, les pleurs causés par la douleur d’un corps poussé au maximum de ses possibilités… L’impression de faire mon service militaire, dit l’une d’entre elles…Le récit des mésaventures de l’une fait écho à celles de l’autre. La danse kathakali rythment et s’insèrent entre les récits. La bande sonore nous transporte dans l’Inde actuelle avec ses klaxons bruyants, ses rues encombrées, les pluies torrentielles de la mousson alors qu’en contrepoint, des mantras des temples résonnent comme un apaisement lointain. Comme jaillissant de l’Océan primordial des contes, la rencontre de Krishna et Draupadi, le dieu Brahma… Dans la répétition et la précision de gestes répétés des centaines de fois et transmis de maîtres à disciples depuis des centaines d’années, le corps se libère dans une joie réelle qui n’a rien à voir avec une esthétique de bon aloi.

Entre deux mythes se tissent les histoires personnelles et les découvertes de l’une ou de l’autre : le retour dans un bus après une nuit de danse kathakali dans un temple pour 200 roupies soit 3 €18 devant un public endormi, les lucioles qui illuminent un chemin, la caricature et la rigueur des maîtres…

Des pieds des trois danseuses jaillit une danse libre, joyeuse, sacrée faite de rituels millénaires, de postures codifiées, façonnées par les danseurs qui les ont précédées sur le chemin. Le spectacle se déroule selon des séquences précises qui mélangent les légendes des dieux, des rois, des démons et les récits plus prosaïques qui racontent aussi le plaisir de manger, la générosité, le partage… En se confrontant à l’inconfort, à la rudesse de l’Inde et à la douleur de l’apprentissage la possibilité de se trouver.

« Je ne veux pas partir, je ne peux pas rester…Je ne serai jamais ce vieil acteur qui aura toujours joué le même rôle » est la douloureuse confrontation avec la culture de l’autre. Celle à laquelle on n’appartiendra jamais malgré l’amour et la connaissance intime que l’on en a acquis. Sur cet immense plateau nu, au seul décor constitué d’un magnifique bouquet et de trois chaises, les lumières de Jean-Louis Bauer suivent au plus près les évolutions des danseuses, faisant surgir au-delà, les contours d’une Inde éternelle, sous-jacente à la réalité actuelle du pays. Jetant une passerelle entre Orient et Occident, au-delà des lieux et du temps, au bout de presque deux heures de spectacle, cette « flânerie », entre mythes et confidences nous a tous conduit « en ce pays de Kathakalie » où les humains continuent de danser avec et pour les dieux.

Le Chant du pied
Voyage en Kathakalie
Imagine, écrit, chorégraphié, joué et dansé par
Nathalie Le Boucher, Annie Rumani, Catherine Schaub-Abkarian
Regard et collaboration artistique : Simon Abkarian
Création lumière : Jean-Michel Bauer

Jusqu’au 10 juin 2018 au Théâtre du Soleil – Cartoucherie

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