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Change me – Mise en scène : Camille Bernon et Simon Bourgade

Change meAvec toute la noirceur du thriller, Change me, mis en scène par Camille Bernon et Simon Bourgade, s’inspire d’un fait divers de 1993 aux Etats-Unis : Brandon Teena, jeune transgenre, est violée puis assassinée par ses amis quand ils découvrent sa véritable identité. Au-delà de l’actualité, les deux metteurs en scène mettent cette histoire en perspective avec le mythe d’Iphis dans les Métamorphoses d’Ovide au premier siècle de notre ère et avec Iphis et Iante reprise du mythe au XVII° siècle par Isaac de Benserade.

À jardin, un salon où trône un téléviseur toujours allumé face à un canapé défoncé et une table encombrée de bouteilles vides, à jardin une voiture rouge, au centre, une salle de bains, espace ouvert sur l’intimité. La scénographie de Benjamin Gabrié raconte déjà une histoire où l’intime rejoint le chaos.

Dans la salle de bains, Axel en caleçon fait sa toilette : il se rase (vite) et se bande les seins car Axel, née fille, est un transgenre de 21 ans qui fait croire à tout son entourage y compris à sa petite amie qu’il est homme. Premier rapport sexuel, l’identité d’Axel est révélée, le scandale éclate…

Passer du Elle au Il…

Se raser est le premier acte posé par Axel pour affirmer sa virilité face à une mère sexy qui regrette sa petite fille en tutu et voit dans cette envie de transformation une simple lubie d’adolescente. Axel rejoint ses copains Thomas et Jonathan pour fêter son anniversaire. Il n’est pas le dernier à rire de leurs blagues à deux balles sur les filles, à participer à leurs beuveries autour de paris stupides qu’ils se lancent à tour de rôle. Dans le groupe, il est plus simple de parler de sexe que dire quelque chose de soi. La crudité des propos crée un malaise chez le spectateur et laisse entrevoir derrière les rires la violence sous-jacente.

L’histoire se construit en décalé autour d’Axel et de son désir caché. Entre récit, dialogues et monologues filmés, dans un espace à part, où chaque protagoniste vient raconter face à la caméra ses ressentis, ses aspirations secrètes et ses vérités. Procédant par glissements d’écriture, le mythe d’Iphis élevée et travestie en garçon pour échapper à la vindicte de son père surgit. Tombant amoureuse de la jeune Iante, désespérée de la réalité, une métamorphose divine la rend définitivement homme pour pouvoir épouser la jeune fille. Isaac de Benserade rend, en 1630, le mythe plus subversif : le mariage est consommé avant la métamorphose d’Iphis.

Change me

« Le spectacle rapproche le mythe du fait divers, propose un kaléidoscope de situations, confronte les personnages de légende et des sujets contemporains dramatiquement pris dans des questions d’identité, témoigne du caractère intemporel du récit originel… à la lisière du masculin et du féminin ». Jouant sur des niveaux de langue différents, l’histoire se tricote d’une époque à l’autre sans rupture de la trame narrative. On passe de la crudité des dialogues adolescents, à des archives documentaires du film sur Brandon Teena, de la poésie des textes d’Ovide à la préciosité des alexandrins de la pièce de Benserade.

On quitte peu à peu le quotidien crasseux pour la symbolique du mythe. Le registre de langue change : la poésie murmurée dans le creux de l’oreille prend le relais du langage de tous les jours. Le premier rapport sexuel entre Axel et Lena offre l’opportunité de faire la clarté sur la réalité de son identité. La vérité trop choquante transforme les anciens copains en tortionnaires au paroxysme de la violence. Les époques ont changé, les dieux sont restés insensibles.

Cette mise en scène d’une précision impeccable ne serait rien sans le jeu inventif et l’engagement physique de cinq acteurs remarquables. Camille Bernon, l’interprète lumineuse et bouleversante d’Axel, nous surprend par sa force fragile, face au duo inquiétant et parfois pervers, interprété par Baptiste Chabauty et Mathieu Métral. Ne pas oublier non plus Pauline Bolcatto, (dans un double rôle, celui de la mère d’Axel et de Stéphanie) et Pauline Briand qui campe avec subtilité celui de Léna.

En raison de certains moments de malaise, on pourrait craindre de voir le spectacle tiré vers le sordide ou le voyeurisme. Il n’en est rien. Sans esthétisme déplacé et sans démonstration pseudo politique, la mort d’Axel remise dans la perspective du mythe crée un espace de transcendance où son désir de devenir IL finit par être reconnu sinon accepté, comme la possibilité d’une tendresse à exprimer. Un spectacle d’une grande finesse qui ouvre des chemins inédits sur la question du genre…

Change me
D’après Ovide, Isaac de Benserade et la vie de Brandon Teena
Mise en scène : Camille Bernon et Simon Bourgade
Avec Camille Bernon, Pauline Bolcatto,Pauline Briand, Baptiste Chabauty, Mathieu Metral
Scénographie : Benjamin Gabrié
Lumières : Coralie Pacreau
Son : Vassili Bertrandi
Vidéo : Raphaëlle Uriewicz
Regard extérieur : Mathilde Hug
Crédit photos : Benjamin Porée
Durée 1 h 45

Jusqu’au 10 juin au Théâtre de la Tempête

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