Théâtrorama

Cannibales

Vêtue d’un long manteau rouge, elle apparaît hiératique en fond de scène. Selon un itinéraire qui semble tout intérieur, elle se déplace le long d’un labyrinthe de lumière crépusculaire qui se dessine au fur et à mesure qu’elle avance. Elle avise une femme assise, solitaire sur une chaise de jardin et lui crie « ma fille a disparu ». Pas d’hystérie, juste cette constatation qui ouvre une douleur.

Premières images de « Cannibales », pièce écrite et mise en scène par José Pliya. Loin de l’anecdote et de l’émotion qu’un tel sujet fait naître, Pliya signe une mise en scène élégante fondée sur les codes du film ou du roman noir. Refusant tout artifice esthétisant, le texte se déploie dans son ampleur et sa force, sans artifices et sans faux fuyant. Un texte nu, sur un plateau nu, immense, interprété par trois comédiennes impressionnantes d’énergie, de charisme et dotées d’une présence qui ne se dément jamais.

Fin d’après-midi. Assise sur un banc, dans un parc municipal, Christine s’est assoupie. À son réveil, le landau à côté d’elle est vide, sa fille a disparu. Sur un autre banc, assise un peu loin, elle avise Nicole qui affirme haut et fort qu’elle n’aime pas les enfants. Sur un troisième banc est assise Martine, près d’elle, le landau de son petit garçon qu’il ne faut pas réveiller. Toutes deux n’ont rien vu, rien entendu. L’interrogation têtue de Christine veut les obliger à chercher les traces et la présence de sa fille dans leur mémoire, leurs souvenirs et leurs désirs maternels…

Le territoire de la perte
À la façon de Georges Pérec dans son roman « La disparition », la pièce joue à la fois sur la forme – une langue poussée à son incandescence sans fioritures- et sur le fond – les motifs de la disparition d’une enfant et sa recherche. Peu à peu, l’enquête policière laisse la place à une enquête métaphysique qui interroge une énigme fondamentale : celle des causes et de l’impact de la maternité. Au delà de la souffrance que cela suppose, Pliya pose une question politiquement incorrecte : que devient le statut social de la mère lorsque l’enfant n’est plus là pour le confirmer ?

Trois femmes à différentes périodes de leur vie avec en partage l’expérience de la maternité. Pour Christine, l’expérience est récente. Elle a pu constater les « avantages » de la situation : statut social, reconnaissance…Avec la perte brutale de l’enfant, son statut vacille, mais elle reste encore pleine d’espoir et convaincue que l’enfant reparaîtra. Martine a déjà rendue plus loin dans ce territoire de la perte ; elle connaît déjà les frustrations et les espoirs déçus. Cependant, elle reste attachée encore aux attributs de la maternité et pour elle, un landau vide vaut mieux que pas de landau du tout.

Nicole est passée déjà par tous les stades de la possession et de la dépossession, de la transmission et de la mort. Elle est allée au-delà de ces souffrances et s’est installée dans un territoire d’un au-delà social. En traversant la douleur, en la dévorant, elle a fini par lui donner une voix singulière qui l’a conduite à la liberté. Comme les cannibales qui ingèrent, avec le cœur de leur ennemi, sa force, elle a transformé sa souffrance en un pouvoir qui lui donne enfin accès à sa propre vie, loin des clichés et des préjugés.

Loin de la fable et du spectacle de l’émotion, Pliya construit ici une pensée dont le langage est le mode opératoire. Loin de l’analyse, chaque mot pousse un peu plus loin la démonstration de ce qui constitue les fondements de la maternité. Dans ce constat froid, presque clinique, l’enfant est traité comme une propriété de sa mère ou tout au moins comme son prolongement sans identité propre.

Lorsque l’enfant ne voit jamais le jour ou disparaît, « toute la compassion ou la tendresse du cercle familial ou social va toujours à la femme. Rien qu’à elle. L’homme est bien souvent le grand oublié » constate Pliya avant d’ajouter, « J’ai écrit « Cannibales » pour rendre compte de la douleur vécue par un homme. Pourtant à un certain dégré de malheur, peu importe qu’on soit homme ou femme ». Sa réponse et son expérience d’homme a pris les traits d’une femme à trois visages.

Cannibales
Texte et Mise en scène : José Pliya
Avec Marja Leena Junker,Claire Nebout, Lara Suyeux.
Création lumières : Philippe Catalano

Du 20 au 30 janvier 2015 au Théâtre 71
Mardi et Vendredi à 20h30 – Mercredi, Jeudi et Samedi à 19h30 – dimanche à 16h

Tournée
12 & 13 février : Théâtre National du Luxembourg
20 février : Théâtre du Passage – Neûchatel

 

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