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Cahier d’un retour au pays natal

Cahier d'un retour au pays natal au Tarmac mise en scène Daniel ScahaiseAu bout du petit matin… Les exilés, les exclus… Sur une plage, sur une terre du bout du monde, il ya un homme qui, tel Ulysse rejeté par la mer, émerge hirsute d’un tas de vêtements, peut-être rescapé d’un naufrage ou de l’errance…Et il parle, il raconte « au bout du petit matin, la ville plate, inerte (…) posée entre les surprises et les perfidies« .

Dans une mise en scène de Daniel Scachaise d’une grande sobriété, Étienne Minoungou, magnifique comédien burkinabé dit, sur un rythme incantatoire, Cahier d’un retour au Pays natal d’Aimé Césaire, le Martiniquais. Déroulant le fil des mots, il fait entendre l’histoire plus large d’une « négraille assise inattendument debout« .

Rédigé en 1936-1939, le Cahier se présente comme un long texte d’une quarantaine de pages, sous forme de vers libres. Le retour en Martinique s’accompagne, pour Césaire, de la prise de conscience de la condition inégalitaire des noirs. Sa poésie incandescente identifie et unit l’homme au pays dans une « négritude qui plonge dans la chair ardente du ciel ».

Cahier vert

Inscrivant ses pas dans ceux du poète, empruntant ses « chemins sans mémoire« , le comédien ouvre vers l’exploration d’un territoire plus large. Ici l’histoire des esclaves à laquelle se réfère Césaire se tisse avec l’histoire immédiate. Passeurs d’histoires, Daniel Scachaise et Étienne Minoungou se font les interprètes des souffrances passées et présentes, des frustrations, des rêves des exclus et des déracinés de tous bords. Marmonnant les mots de la colère avec un sourire désarmant, Étienne Minoungou s’adresse avec bienveillance au public dans une forme de fraternité qui n’exclut personne, ce qui rend plus fortes la rage et la critique d’un système qui oppresse. De sa voix puissante, il nous fait entendre aussi la houle de la mer qui gronde, la voix du vent ou le sifflet du colibri.

 » Dans ma mémoire sont des lagunes recouvertes de têtes de mort« , dit Césaire. Partant de cette douleur individuelle, la parole s’enfle pour englober la douleur et les colères de tout un pays. Ce pays auquel s’identifie l’auteur et par lequel il s’apaise en se fondant dans ce qui le constitue : la mer, les volcans, la terre…

La mise en scène de Daniel Scachaise se réapproprie le texte de Césaire pour l’ouvrir à d’autres références : sans ignorer la dénonciation de la colonisation, il souligne également la dimension humaniste du poème faite, dit-il, de tolérance et d’amour de l’autre. Une même générosité unit l’auteur, le metteur en scène et l’interprète. Elle les transforme en « maîtres du rire, des silences, de l’espoir et du désespoir », comme le dit si joliment Césaire.

Enraciné dans la Caraïbe, jetant des ponts avec le continent africain, Cahier d’un retour au Pays natal s’impose toujours comme une œuvre majeure de la littérature francophone du XX°siècle. Il n’a pas pris une ride et les mots de sa révolution lucide continuent de défricher des chemins d’humanité, affirmant « qu’aucune race ne possède le privilège de la force et de la beauté ». Surtout ne pas rater ce spectacle tout en finesse et en prise de conscience qui se joue pour quelques dates à Paris, au Tarmac, et, cet été, dans le Off du Festival d’Avignon.

Cahier d’un retour au pays natal
D’Aimé Césaire
Mise en scène : Daniel Scahaise
Crédit photo : Adrian Zapico
Avec Étienne Minoungou
Durée : 1 h 05

Du 23 au 26 mars au Tarmac

Au Festival Off d’avignon au Collège de La Salle

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