Théâtrorama

Ça

Deux personnages habillés de gris, pratiquement toujours positionnés en bordure du plateau, sur une scène noire, éclairés par des pleins feux. Sur la scène, posés à même le sol, deux verres, une carafe d’eau, un cendrier, un briquet et des cigarettes. Comme une brume, une tapisserie de sons, des murmures, des rires discrets qui semblent sortis de nulle part et ne perturbent en aucune façon cet homme et de cette femme qui ne font que se parler.
On pourrait écouter les yeux fermés, mais on perdrait alors les jeux de regards de John (Gérard Watkins) et le sourire tendrement ironique de May (Nathalie Richard).
C’est surtout John qui parle au début du moins pour expliquer ce Ça dont il attend l’arrivée dans sa vie. Comme une destinée, une grande chose qu’il est sûr d’identifier le moment venu.

Adaptée par trois artistes des Pays-Bas, (Ger Thijs, Marjon Brandsma et Jan Ritsema) de La bête dans la jungle une nouvelle écrite en 1905 par l’auteur anglo-américain Henry James, Ça de Jan Ristema raconte une attente. John Marcher a rencontré Mary Bartram en Italie. Ils se revoient régulièrement année après année et malgré leur attirance réciproque ne parviennent pas à s’engager dans une relation plus intime. John en est le principal fautif. Il ne vit pas car il se sent appelé par une Chose puissante qui devient le but ultime de sa vie. Le temps passe sans que John ne semble réaliser que May s’étiole. Celle-ci finit par s’éteindre. Bouleversé, John finit par comprendre que tendu vers l’attente stérile de ce Ça , il n’a pas su comprendre à temps que May était l’objet de sa quête.

Alors même qu’ils utilisent les mots avec une grande clarté, John et May ne parlent jamais de ce qui leur tient à cœur et qui relève de l’intimité de leur relation. Ils retiennent leurs mots pour ne pas se dévoiler, ils détournent et retournent la pensée pour ne pas dire l’essentiel.
Jan Ritsema, partant de cette habileté de la parole, la tire vers la théâtralité comme un agrandissement de la réalité. Le texte ainsi adapté tente de créer au moins trois niveaux de compréhension. La situation fictive contenue dans la nouvelle de James, un second niveau qui donne à voir le dialogue entre les acteurs construisant leurs personnages et un troisième niveau qui mélange les deux premiers et nous entraîne vers la construction en abyme d’un récit où on ne sait plus à qui l’on s’adresse.

crédit photo Benoîte FANTON

Construire et déconstruire
Dans ce jeu de déconstruction du texte et du sens, où le « je » et le « tu » se dessinent en contours imprécis, Ristema conduit le spectateur non dans les émotions des personnages, mais vers une pensée en train de ce construire et dont le spectateur devient le co-créateur. L’absence de toute volonté esthétisante et l’abolition de l’émotion théâtrale déroutent, dérangent voire frustrent le spectateur car rien ne lui permet d’échapper au texte. Tout est contenu dans cette pensée qui se traduit en mots pour construire une, voire même plusieurs histoires. Pourtant, au travers des changements subtils de leur position, grâce à un glissement de plus en plus subtil du sens, nous finissons par nous laisser guider par le jeu à la fois dépouillé et très profond des deux acteurs.

Nous finissons par accepter de nous laisser déstabiliser pour nous mettre à l’écoute de cette pensée en train de se dire et par quitter le ronronnement de nos propres certitudes.
Le texte et surtout la pensée qui le sous-tend deviennent à eux seuls l’objet théâtral loin d’un esthétisme de pure forme. Ce qui constitue habituellement l’acte théâtral comme la fable, le personnage ou le jeu du comédien , a disparu pour laisser la place à la vibration des mots, non pas comme une musique, mais comme une matière qui constitue notre pensée et peut-être le matériau de nos rêves. La salle se rallume, on ne s’était pas rendu compte que les lumières avaient été éteintes. Nous ne sommes pas allés quelque part , nous nous sommes promenés à l’intérieur d’une pensée en train de se construire.

ÇA
De Jan Ritsema
D’après La bête dans la jungle de Henry James
Adaptation : Ger Thijs, Marjon Brandsma et Jan Ritsema
Traduction : Frans de Haes
Avec Gérard Watkins, Nathalie Richard
Du 15 Novembre au 10 Décembre 2010
Tous les jours à 20 h (sauf mercredi et dimanche)
Jeudi à 19 h
Théâtre de la Cité Universitaire Internationale
17, boulevard Jourdan, 75014
site web
Réservations : 01 43 13 50 50

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