Théâtrorama

« Il fallait vivre la poésie avant de l’écrire – écrire, c’était superflu. » Il fallait désemparer, inquiéter, se défaire des vieilleries littéraires, ne surtout pas « faire poète ». Il fallait aussi creuser, dans la marche comme dans le texte, sonder sans être sage, avancer dans la prose, tourner et revenir sur ses pas dans le vers. Et frôler les seuils, toujours, dans l’urgence de nouveaux départs même insatisfaits, puis de nouveaux arrêts. Cette fois, ce sera « Gênes » par illusion, où chanceler et s’efforcer dans la distance, et Naples en horizon de côte, où exploser.

Bien sûr, au tout début, il y a le bruit des vagues, confondu à celui du vent. Un homme immobile se tient droit dans l’ombre non loin d’un port invisible ; il est le centre parfait d’un sol circulaire, debout en son « cœur du monde », une nuit sans doute, comme au foyer du sépulcre d’un poète. Il maintient l’œil clos à l’évocation de son enfance, là, tout près du tombeau de Virgile, en ce lieu qui s’ouvre aux souvenirs. Il relève lentement le visage, repoussant toujours un peu plus le moment de la parole. Et il tangue, sillonnant par esprit, ramassant calme ou emporté les moindres images qui remontent comme de l’embrun.

Lorsqu’il parle enfin, faisant ainsi « vivre sa poésie », sa phrase qui paraît débarrassée de toute ponctuation fait traîner les syllabes, s’invente des accents, convoque d’autres langues, s’interrompt pour mieux revenir par rafales. Cendrars a 60 ans, Cendrars en a 20, il est encore un enfant. À chaque âge, il demeure l’œil d’un tourbillon, s’enterrant dans la tombe de Virgile, dans sa mémoire, comme creusant en lui-même. Le reste vient par déferlement : c’est un flot presque continu de « formes mouvantes », d’objets, de noms et de prénoms d’hommes et de villes, réels ou fictionnels, et face à tous et partout, le besoin impérieux de trouver un endroit où se reposer.

L’épine et la voix
Dans les mains du poète demeure une épine « creuse », celle symbolique d’Ispahan qui le ramène à sa propre solitude, et dont la pointe fait ressurgir les images passées. Elle transperce ceux qui l’ont côtoyé, son père, puis son amie Elena, tuée un dimanche par la balle malheureuse d’un chasseur. Elle est tout autant l’aiguille qui le reconduit dans son paradis d’enfant que l’écharde qui cisèle sa diction. Un rythme s’inscrit dans le temps et en dehors de lui, mêle les années, confond les événements. Ce peut être le cratère d’un volcan ou la désolation après un bombardement ; ce peut être un combat perpétuel à l’issue duquel « écrire » reviendrait à « abdiquer ». Et pourtant, le risque est vital, le mouvement de l’écriture s’accordant à la violence des expériences, même hallucinées.

« Gênes » s’en tient à une frontière jamais atteinte ; « Bourlinguer » est l’expression d’une limite. Depuis ce lieu de mort dont il explore le néant depuis des jours, Blaise Cendrars rejoint « la roue des choses », et la tragédie de ne jamais quitter « le seuil des yeux ». Paupières baissées, nu-pieds, Jean-Quentin Châtelain replace le poète enfermé en son propre miroir. Sa parole d’ivresse coule et bouillonne comme le « sable » et la « cendre » coulaient et bouillonnaient entre les doigts de l’auteur de « Bourlinguer ». Sa phrase, hypnotique, questionne l’art et poésie au moment même où elle en inscrit le sillage. Plutôt que de se perdre dans les rouages, il s’agit alors de rallier leurs syncopes et leurs variations, dans la souffrance mais aussi dans la confiance accordée au mot, et au dire.

Bourlinguer
D’après le roman de Blaise Cendrars (éd. Denoël)
Avec Jean-Quentin Châtelain
Adaptation et mise en scène : Darius Peyamiras
Scénographie : Gilles Lambert
Lumière : Jonas Bühler
Son : Michel Zürcher
Photo © Carole Parodi
Au Grand Parquet du 6 au 31 mai 2015

 

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