Théâtrorama

Homme de théâtre sud-africain, Athol Fugard se présente comme « un Afrikaner qui écrit en anglais ». Dans les années 60, dans une Afrique du Sud régulée par les lois de l’apartheid, il apparaît comme une des figures marquantes de l’opposition politique de son pays avec des pièces emblématiques comme « Maître Harold » ou « Sizwe Banzi est mort ».

Avec « Boesman et Léna » écrite en 1969, toute l’Afrique du Sud pauvre s’est retrouvée dans cette pièce qui relate la rencontre d’un couple de métis, descendants des Hottentots, premiers habitants du pays et des colons européens, avec un cafre, c’est-à- dire un homme qui représente un comble de négritude.

Boesman et Léna vivent en marge depuis que le blanc a écrasé le quartier dans lequel ils vivaient. Boesman (Christian Julien), débrouillard et infatigable erre de point d’eau en rivière, vivant de plantes ramassées et de chasse. Sa vie est devenue une succession de « kraal », de campements sommaires, un « territoire de boue » dans lequel Léna, sa compagne (Nathalie Vairac) et lui survivent tant bien que mal. L’amertume a rendu Boesman méchant et il lui arrive plus d’une fois de cogner sur Léna, sans plus jamais lui parler. Aussi lorsque Outa le Cafre (Tadié Tuéné), encore plus misérable qu’eux, débarque un beau soir dans ce no man’s land, Léna, trouve en lui ce dont elle a besoin : quelqu’un qui la regarde et l’écoute…

Un malheur absolu
Au-delà du contexte de l’apartheid, la mise en scène de Philippe Adrien s’appuie sur le socle commun de tout ce qui crée le malheur absolu de la misère. Dans cet univers rien ne semble avoir de durée et de stabilité. Lena et Boesman arrivent dans un lieu de pierres, le dos chargé de bois et de tôles qui serviront à construire une cahute qu’un seul coup de pied fera s’écrouler. Nuit et jour, ils ne peuvent que marcher, faute d’endroit où se poser, ils se perdent d’un lieu-dit à un autre, toujours menacés par le bulldozer du « boss » blanc qui peut les chasser à sa convenance.

Égarés à jamais sur des chemins de peine, Boesman et Lena se renvoient en miroir leur propre malheur, dont la seule issue ne peut être que la destruction de l’humanité de l’autre. Totalement engagés physiquement, les trois acteurs n’ont aucune échappatoire vers la compassion, l’esthétique ou la séduction. Les mots agissent dans toute leur crudité faisant surgir une violence intérieure à laquelle ils ne peuvent se soustraire. Les humiliations infligées à Léna rejaillissent sur Outa, venu chercher un peu de réconfort, et finissent par mettre le spectateur mal à l’aise. Lui aussi n’a aucune possibilité d’échapper à la cruauté et à l’étrangeté des dialogues.

 » Hier, j’ai vu Léna sur les bords de la rivière Swartkops, écrit l’auteur dans ses Carnets alors qu’il travaillait sur sa pièce. Une écharpe sur la tête, une vieille chemise marron et une vieille jupe bleue. Pieds nus. Des yeux qui ne voyaient rien. Elle marchait comme une somnambule, le visage ratatiné et tordu par la misère, par le ressentiment, par les regrets (…) Une marche au-delà des batailles, des refus et des dernières larmes ».

Nos villes sont toujours peuplées de ces Léna invisibles qu’on ignore pour asseoir notre confort. Écrite dans le contexte de l’apartheid, la pièce résonne de cette mémoire ancienne. Toujours d’actualité, elle nous oblige, malgré un autre contexte, à faire face à la misère absolue qui continue de vivre, dans l’indifférence des déserts de nos villes prospères.

Boesman et Léna
D’ Athol Fugard
Texte français : Isabelle Famchon (Ed.de l’Opale)
Adaptation et mise en scène : Philippe Adrien
Avec Christian Julien, Nathalie Vairac, Tadié Tuéné
Durée : 1 h 10

Du 13 Mars au 12 Avril 2015 au Théâtre de la Tempête
Du mardi au samedi : 20 h 30 – Dimanche : 15 h

 

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