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Blé

Blé

Blé, un titre étrange, pour un étrange dispositif théâtral. Mais qu’y-a-t-il d’étrange dans la normalité d’une famille qui vit un dimanche après-midi comme tant d’autres ? Avec ce spectacle, la compagnie Clinic Orgasm Society nous invite à une exploration technologico-théâtrale du comportement. Nous observons avec empathie un labyrinthe dramaturgique conçu pour des souris humaines. Jubilatoire.

Cinq comédiens amateurs coiffés de casques audios. On nous les présente sur scène. D’emblée la sympathie opère. Leur façon de bouger n’est pas faite pour la scène, ou plutôt elle s’éloigne du savoir-faire de l’acteur en rejoignant d’emblée un mouvement intérieur plus spontané. Pourtant, cette spontanéité viendra d’un dispositif de guidage qui laisse peu de place à l’improvisation : du début à la fin, ces cinq comédiens amateurs obéiront aux instructions d’un texte pré enregistré diffusé dans leurs casques.

La pièce commence. On voit alors les comédiens bouger, obéir sans discuter jusqu’à l’absurde – le mouvement en rond de la grand-mère autour du canapé -, sans connaître les intentions qui leurs sont prêtées – ici la grand-mère était supposée chercher une prise murale pour un appareil électronique. Cela donne une étrange chorégraphie, hors des clichés qui peuvent assaillir tout acteur qui désirerait représenter un père, une mère, ou tout autre membre d’une famille. Par ricochet, cette étrangeté nous ramène à la supposée normalité de ces comportements. Que peut-on bien qualifier de « normal » dans ce ballet ? Les humains apparaissent comme guidés par des instructions sociales qui leur permettent de vivre entre eux. Par imitation, ils vivent comme chacun et adoptent un comportement qui lisse leurs interactions. Pourtant certains détails viennent appuyer le malaise de cette famille : un rire un peu forcé, un lapin qu’on oublie sur le feu. Mais qu’est-ce que ces détails racontent ? Que nous disent-ils ? Rien de bien précis, et c’est bien ce qui renverse cette notion d’anormalité. Cette « anormalité » là est tout à fait banale, elle ne fait que révéler ça et là le scintillement de nos rivières souterraines.

Théorie du complot et théâtralité

Deux comédiens professionnels encadrent la troupe des amateurs, renouvelée chaque soir. Ils jouent les deux parents de cette famille qui ont survécu à ce dimanche après-midi et reconstituent devant nous ces quelques heures qui a vu leur destin basculer. Ils nous signifient que ce n’est pas leur première reconstitution, qu’il y en a une chaque soir, que ça va continuer jusqu’à ce qu’ils comprennent. Mais il semble bien qu’il n’y a rien à comprendre…

S’il est impossible d’établir une vérité, un récit cohérent des événements, il nous reste alors l’écriture, la théâtralité y compris dans ce qu’elles ont de plus absurde. Ça et là, des allusions comiques aux théories du complot se font entendre –la supposée présence de Mickaël Jackson à son propre enterrement, par exemple. Mais bien plus intéressante est l’écriture de plateau en elle même, et ce que ce dispositif théâtral nous raconte de la construction du récit.

En effet, ce sont les comportements eux-mêmes, les mouvements, les réactions qui fascinent et non leur supposée finalité. On rejoint ici concrètement les écritures théâtrales qu’on a pu apprécier par ailleurs, les pièces de Noëlle Renaude ou les contes théâtralisés de Miniyana, les mises en scène de Philippe Quesne, les « Faire le Gilles » de Cantarella. Il s’agit ici d’une écriture qui n’a pas d’autre sens que de montrer les mouvements de l’âme et du corps sans les associer à un grand récit démiurgique. Il s’agit de faire que la parole habite le corps, que la pensée d’un autre nous traverse et nous mette en mouvement. Avec Blé, on a l’impression de voir décortiqués les ressorts mêmes de ce type d’écriture. L’idée de représentation étant elle-même malmenée, on peut voir les mécanismes cachés derrière l’image. Et mesurer le gouffre qui sépare la parole de sa supposée rationalité. Une tentative très intéressante, une compagnie à suivre.

Blé
Conception et direction artistique : Ludovic Barth, Mathylde Demarez
Collaboration à l’écriture et regard extérieur : Marielle Pinsard
Interprétation : Ludovic Barthes, Mathylde Demarez et cinq amateurs ayant préalablement participé à un atelier de pratique théâtrale
Instructeurs : Cédric Coomans, Adrien Desbons, Laura Laboureur, Anne-Sophie Sterck, Marguerite Topiol
Création lumières : Marc Lhommel
Ingénieur du son : Benjamin Dandoy
Régie lumières : Nicolas Polet
Assistante à la mise en scène : Julie Tremouilhe

Du 10 au 13 février 2016 au Tarmac puis en tournée

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