Théâtrorama

Bent

La pièce de Martin Sherman s’inscrit dans le cycle « Des prisons et des hommes » organisé par le théâtre du Nord Ouest. A côté des étoiles jaunes, les triangles roses marquaient les homosexuels aux fers rouges pour leur faire connaître l’enfer des camps de concentration. Étouffée par le poids historique de la Shoah, la déportation des homosexuels a longtemps été mise entre parenthèses. Le livre de Pierre Seel, « Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel » publié en 1994, marque un tournant en France dans la prise de conscience. Difficile d’aborder le sujet sans tomber dans le cliché ou l’énumération d’ignominies. Bent, qui date de 1979, parvient, grâce à une écriture incisive, à éviter ces écueils et nous livre un texte poignant qui saisit le spectateur d’émotion.

« Si j’admets qu’il y a 1 à 2 millions d’homosexuels, cela signifie que 7 à 8% ou 10% des hommes sont homosexuels. Et si la situation ne change pas, cela signifie que notre peuple sera anéanti par cette maladie contagieuse » (discours d’Himmler du 18 février 1937 sur l’homosexualité). Le remède radical à la contagion pour le « docteur » Himmler au chevet du nazisme? L’extermination. Juifs, tziganes, homosexuels, tous mis dans le même convoi direction les camps de concentration. Même traitement inhumain pour tous les prisonniers même si les triangles roses étaient voués aux brimades des nazis et à l’opprobre des autres compagnons de galère.

Crédit photo Orélie Grimaldi

Avant d’être fichés et figés par un triangle rose, Max et Rudy oscillent plutôt dans un triangle amoureux tumultueux où Max, noceur invétéré, ramène ses conquêtes d’un soir dans un nid d’amour pour le moins délabré. Rudy, le danseur douillet, ferme les yeux et arrose ses plantes. Le couple retombe toujours sur les pattes du désir même si la guerre en arrière-fond tisse une toile vénéneuse. Berlin pris dans l’étau du nazisme continue malgré tout à bouillonner de vie nocturne. Mais quand les SA sont éliminés, les SS serrent la vis du « vice » et multiplient les déportations. Traqués comme du gibier, les homosexuels passent de l’errance à l’arrestation, où commence une descente aux enfers vers une déshumanisation programmée. C’est pourtant dans ce champ de violence et d’humiliations quotidiennes que va émerger une histoire d’amour entre Max et Horst. Le désir comme résistance aux pulsions de mort. L’homme courbé se redresse le temps d’une émotion qui distille de l’humain dans ce camp de concentration.

Crédit photo Orélie Grimaldi

De l’étoile jaune au triangle rose
Violent et émouvant, la force du texte est aussi celle de nous faire sourire par des scènes plus légères qui apportent une bouffée d’oxygène à ce huis clos historique tragique. Le public s’amuse avec l’oncle de Max, Freddie, (interprété par le lumineux Gérard Cheylus) homo honteux à la recherche de « coquines » pour s’encanailler, sourit aux maladresses émouvantes de l’excellent Valentin Terrer dans le rôle de Rudy, se réjouit de la complicité amoureuse de Max et Horst.

Les scènes sont entrecoupées de séquences à l’accordéon, joué par Benoît Dagbert, qui rythment la pièce et contribuent à nous enfoncer progressivement dans le drame. Loin d’être manichéens les personnages jonglent avec leur complexité. Leurs convictions se heurtent à la vie du camp. Max, l’habitué des grosses magouilles et des petites bassesses pour survivre à tout prix, évolue sous nos yeux jusqu’à se révéler à lui-même. Michel Mora nous offre une interprétation magistrale en duo avec le non moins excellent Jean Matthieu Erny dans le rôle d’Horst. Horst c’est la figure de l’innocent qui brandit ses convictions face au chaos qui l’entoure et qui parvient à trouver de la beauté dans la noirceur du camp. Son triangle rose, il le porte comme une fierté et l’affiche à la face de Max qui a réussi à se négocier une étoile jaune pour être un peu moins persécuté.

La mise en scène d’Anne Barthel, tout en sobriété, met en valeur l’écriture de Sherman. La salle du Nord Ouest offre un cadre idéal pour planter le décor de Dachau. Deux fils de fer barbelé sont attachés pour séparer le public des prisonniers. Nudité de la pierre qui renforce l’impression de froideur. Les entrées sont laissées ouvertes pour donner une perspective et élargir l’espace. Jeu de lumières qui marque les saisons et les émotions. Dans le camp, Max et Horst sont assignés à une tâche répétitive de transporter les pierres d’une place à une autre sans s’arrêter. L’absurde à l’extrême pour mener à la folie et au désespoir. Mais ils sont deux et l’humain reprend le dessus. S’ils ne peuvent pas se toucher ni se regarder (regarder l’autre c’est le faire exister et le camp ne vise qu’à leur disparition), ils se parlent, s’observent et se désirent. Magnifique scène d’amour où les deux personnages, immobiles dans leur pause imposée font renaître le frisson du désir par les mots. Bent bouleverse et donne un écho particulier à certains pays où l’homosexualité est encore interdite et passible de la peine de mort.

Bent
De Martin Sherman
Mise en scène d’Anne Barthel, assisté de Franck Delage
Avec Michel Mora, Jean Matthieu Erny, Valentin Terrer, Gérard Cheylus, Frédéric Morel, Philippe Renon, Albert Piltzer, Franck Delage, Matthieu Wolf
Accordéon: Benoît Dagbert
Costumes: Frédéric Morel
Accessoires: Christine Debeurme
Jusqu’au 30 juillet 2011 à 22h10

Théâtre du Rempart
56 rue du rempart Saint Lazare, 84000 Avignon
Réservations: +33 (0)9 81 00 37 48

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  1. Fort et émouvant. On est bouleversé par l’intensité du sujet. Une pièce à recommander !

    emilie / Répondre
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