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Au nom du père, du fils et de J.M. Weston

Au nom du père, du fils et de J.M. WestonRetour au pays natal avec la dernière pièce de Julien Mabiala Bissila Au nom du père, du fils et de J.M. Weston. Cela commence comme une série de blagues racontées par deux frères qui se chamaillent pour savoir quoi dire ou écrire. Une pièce de théâtre qui dure sept heures, dit l’un, avec de la danse, de la musique, car « un grand rien +un grand rien, cela fait quelque chose, histoire de se rafistoler un morceau de vie standard et alors qu’ici et là-bas se sont rentrés dedans », ajoute l’autre…

Dans un décor aussi embrouillé que leur tête, Criss et Cross, deux frères rescapés d’une guerre retournent sur les lieux qu’ils avaient dû fuir, en quête de souvenirs et de traces du passé. Ils ne reconnaissent plus le quartier qui les a vus grandir. Ils veulent retrouver la concession de leur père où une paire de chaussures a été enterrée. Pas n’importe quelles chaussures à la petite semelle, non, la reine des chaussures. Celle que l’on exhibe fièrement les soirs de fête, les soirs de frime : la J.M. Weston !

Des chaussures comme un art de la mémoire

Fort de sa pratique de comédien, Mabiala s’appuie avant tout sur la langue orale, celle de la tchatche des rues de Brazzaville pour composer Au nom du père, du fils et de J.M. Weston. Pour raconter cette quête de la mémoire, maniant l’humour et la dérision, il passe avec un égal bonheur de la crudité des mots de tous les jours au registre d’une langue plus poétique qui habille les situations de discrétion et de gravité. Sautant du coq-à-l’âne, Mabiala Bissila reconstitue des morceaux de passé qu’il raccomode avec le présent pour se créer un futur. Car si la guerre a secoué le pays dans tous les sens et si « on ne sait plus où est où », il n’est pas question pour autant de jouer les victimes. À défaut de retrouver les lieux de leur enfance, les deux frères se défient, parlent, réinventent à tour de rôle un espace idéalisé pour contenir la remontée des souvenirs douloureux.

Au nom du père, du fils et de J.M. WestonMettant ses pas dans ceux d’auteurs qui l’ont précédé comme Sony Labou Tansi ou Dieudonné Niangouna, les mots de Mabiala se bousculent, halètent et viennent heurter parfois l’oreille comme des rafales de mitraillettes. Alors que des points de repères indispensables comme la mosquée du dialogue et le collège de la réconciliation ont disparu, que la topographie de la ville s’est volatilisée et n’est plus qu’un souvenir sur une photo jaunie, comment retrouver la maison de son père ?

Julien Mabiala a vécu deux ans dans la forêt pour échapper à la violence de la guerre au Congo- Brazzaville en 1997. Dans Au nom du père, du fils et de J.M. Weston, il utilise l’humour comme un gilet pare-balles pour raconter l’éclatement de l’être dans la violence de la guerre. Pourtant, quand l’espace autour de soi s’est volatilisé, et que l’on est encore en vie, il reste l’espace de son propre corps et des souvenirs d’une mémoire qui y sont déposés. Et au pays de la SAPE cela représente une victoire et une force sur le malheur. Revendiquée comme un dandysme, de Brazzaville à Khinshasa en passant par Paris, la Sape et ses défilés consistent à marquer son territoire et sa vision du monde par une façon originale de se vêtir «  ce n’est pas une institution, ni une organisation, c’est un état d’esprit ancré dans la société. Le week-end, ajoute Julien Mabiala, tu décides d’aller prendre la température du dehors en mélangeant des couleurs et de voir ce que les gens pensent« . Au-delà du décor grisâtre constitué d’un amas de cordes enchevêtrées au sol et de caisses, les costumes chatoyants des personnages, comme un pied de nez à l’adversité, deviennent la marque du retour à la vie.

Dans En attendant Godot Estragon tente désespérément d’enlever ses souliers trop étroits qui le font souffrir, mais qui lui donnent  » l’impression d’exister ». La recherche de la paire de chaussures Weston du père revient pour Criss et Cross à la même chose : retrouver cette impression d’avoir une existence. Quand l’enfance a été saccagée et se résume à une odeur de cirage retrouvée sur les chaussures du père, quand l’absence de corps disparus ne permet pas le deuil, où se réfugie la mémoire ? La lumière descend sur Criss et Cross qui ont retrouvé ou pensent avoir retrouvé les Weston de leur père, ils se disputent pour les enfiler à tour de rôle sans y parvenir. Mais peut-on encore mettre ses pas dans ceux de son père quand le monde a été mis cul par-dessus tête ?

Au nom du père, du fils et de J.M. Weston
Texte et Mise en scène : Julien Mabiala Bissila
Scénographie : Delphine Sainte-Marie
Lumière : Xavier Lazarini
Costumes : Sophie Manach
Avec : Julien Mabiala Bissila, Marcel Mankita, Criss Niangouna
Durée : 1 h 20

Vu au Tarmac

Le 03 mai à 20h45 au  Théâtre de la Maison du Peuple à Millau

 

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