Théâtrorama

L’antre de l’homme est glaciale ; la faute, sans doute, à cette accumulation de réfrigérateurs à roulettes qu’il manipule comme des pantins, les imbriquant et les faisant tourner sur eux-mêmes, dévoilant ainsi faces cachées et nouvelles pièces du puzzle. De multiples combinaisons pour le rôle unique d’une vie : l’homme est acteur, enfin presque, il est « artiste de complément », le tout petit bien caché derrière les très grands. Quasi muet, quasi invisible, sauf quand la scène entière lui appartient.

C’est un jeu. Des cubes à aligner, à séparer, à encastrer. Des cartes à faire voler, puis à rassembler. Un rôle à composer. Lui, il aurait peut-être préféré franchir les frontières, s’arrêter de feindre en passant de l’autre côté, mais un temps pour chaque chose : il prévient tout de suite, il n’est pas du genre « rapide » ; il lui faut six heures pour apprendre à sourire, par exemple, ou pour se concentrer. En attendant d’être enfin prêt, il s’occupe à « compléter ». Et sa panoplie est étymologiquement impeccable : il remplit (les autres), comble (les autres), garnit (les autres), jusqu’à parfaire absolument – comprendre : « achever », aller jusqu’à la saturation du tableau, et jusqu’à commettre l’irréparable.

Car lui, c’est un homme de passion. Artiste complétant un autre qu’il adule, Michael C., véritable acteur, toujours face caméra, avec de vraies scènes à vraiment jouer. En parfait adorateur, il connaît son adoré par cœur, est passé maître ès décryptages de coupures de presse, de Unes à son effigie et de répliques de ses films. Le hic, c’est que tout affairé à boucher les trous, il s’en éviscère lui-même. Et il se retrouve tout nu, l’artiste de complément, à boire dans des gobelets vides et à manger dans des assiettes creuses, avec son regard droit et ses orbites froides et monodirectionnelles. Il a l’autre artiste, le véritable, en ligne de ses mirettes monomaniaques.

Recomposition décomposée
C’est un jeu de miroir. Une ambiance de glace à cristalliser tout ce qui passe : gestes, mots, décor, toute formule se fige et se répète, recompose des scènes anciennes, décompose les portraits. Jacques Dupont, en idolâtre se rêvant idole, organise son propre montage avec une précision d’orfèvre fanatique, qui se concentre sur les coupes nettes et les articulations maniaques. Avec son discours ânonnant et ses mouvements et paroles saccadés, le figurant endosse plusieurs rôles – qui du fétichiste, qui du névrosé – et façonne son petit espace à facettes. En écho : rictus, mimiques et répliques paralysées.

Par défaut, le fou s’invente alors un scénario hors caméra. Mais son impasse est le reflet contondant et diffracté de la réalité. Halluciné, l’espace s’échafaude par caisses de résonnance qui mime précisément les élans d’un délire intérieur. Via emprunts, substitutions et versions déformées, l’artiste de complément trouble les compositions. De personnage en quête de costume, il devient personne en quête d’identité.

Artiste de complément
De et avec Jacques Dupont
Mise en scène : Damien Bricoteaux, ass. par Léonard Prain
Scénographie : Charlotte Villermet
Lumières : Florent Barnaud
Son : Arnaud Jollet
Décor : Jean-Paul Dewynter
Crédit photo: Florent Barnaud
Au Théâtre Essaïon les lundis et mardis du 15 septembre 2014 au 13 janvier 2015

 

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