Théâtrorama

« Apprivoiser la panthère », c’est le titre d’un chapitre de l’essai d’Amin Maalouf « Les identités meurtrières » qui sert de base à la construction de ce drôle de spectacle écrit collectivement et mis en scène par Hala Ghosn. Autour de cette question, des histoires se construisent, se déconstruisent, interrogeant sur le mode tantôt grave, tantôt humoristique la question des identités.

Formée, pour la plupart, à l’Académie du Théâtre de l’Union (CDN Limousin), la jeune équipe de créateurs a grandi à l’ombre du festival des Francophonies de Limoges qui, depuis les années 80, accueille des artistes venus du monde entier. D’origine croate, allemande, algérienne, libanaise ou française, leur groupe est bien placé pour s’interroger sur le concept aussi mouvant qu’imprécis de l’identité comme on dit la plupart du temps.

Le sujet pourrait faire peur, tomber dans le cliché ou au contraire tenter d’établir une sorte de concept fédérateur plus ou moins mou. Malgré leur jeunesse, la troupe de comédiens, les scénographes – qui se sont inscrits dans le spectacle dès le début – et la jeune metteure en scène franco-libanaise évitent ces chausse-trappes pour laisser place à tout instant à l’imaginaire et à la créativité. Les questions fusent, les contradictions apparaissent, le conflit n’est jamais bien loin. Qui suis-je lorsque ma mère est croate, ma grand’mère allemande et que mon père vient d’un autre pays ? Quelle partie dois-je privilégier lorsque l’on me reproche mes origines alors que je suis né dans le pays où je vis ?

Ni manichéisme, ni moralisme étroit…
En travaillant collectivement sous formes d’improvisations les artistes du collectif La Poursuite et Makizart ont donné vie à Rida, Donat, Nour, Kirsten et Lucas, des personnages récurrents qui vont traverser le spectacle, sous forme de portraits individuels ou inscrits dans des tableaux symboliques. Les situations entre les personnages naissent sous nos yeux. Le récit s’interrompt parfois pour laisser s’exprimer les dissensions et les confrontations dans la troupe de comédiens. En dépit de leur volonté d’ouverture, peu à peu le conflit envahit le collectif. Entre fiction et réalité quelle est la place du spectateur pris à témoin ? Quelle est sa propre interrogation sur la question des identités ?

Le sujet aurait pu tourner à la démonstration sans une dramaturgie brillante, une mise en scène élégante soutenue par un jeu des comédiens tout en fougue et en finesse. La scénographie de Jérôme Faure et Frédéric Picart soutenue par la création lumière de Christophe Rouffy et Isabelle Picard, évite le piège du réalisme visuel. Chaque séquence s’inscrit dans un espace scénique précis, dans lequel se délimitent trois zones : l’espace du fantasme où se jouent les tragédies des personnages, une sorte de « zone frontière » qui matérialise le « décor » des lieux sous la forme de video-projections et un lieu du questionnement, de l’échange qui représente un espace de rencontre entre le public et les acteurs. Les trois lieux peuvent se confondre ou éclater ou entrer en résonance.

Souvent, au théâtre, la mise en place d’un dispositif de projections d’images reste lourde, et sans moyens gigantesques, il est parfois maladroit. Ici le fait d’avoir été présent dès le début de la création du spectacle, il apporte au contraire toute la richesse de cet étrange ailleurs qui fait si peur. Mêlant des silhouettes statiques aux corps des comédiens en mouvement, jouant sur la perspective et la fausse perspective, le monde entier se trouve projeté sur l’espace vide de la scène. Loin de se trouver plaquée, l’utilisation de la technologie ouvre l’intime vers l’universel et devient ainsi un vecteur de sens qui fait écho au jeu organique des comédiens.

Pris dans ce va et vient de la fiction, apostrophé en direct, le public devient partie prenante de la réflexion. Loin de nous asséner une leçon sur la question identitaire, les jeunes acteurs nous incitent à ouvrir le débat en nous-mêmes et à nous interroger sur cette part intime à chacun, à la fois unique et partagée, que l’on nomme de façon souvent simpliste identité.

[note_box]Apprivoiser la panthère
Écriture Collective/ Collectif La Poursuite/ Makizart
Auteure associée : Jalie BARCILON
Idée originale et Mise en scène : Hala GHOSN
Avec Hélène Lina-Bosch, Jérémy Colas, Céline Garnavault, Darko Japelj, Jean-François Sirérol, Rida Solé
Création lumière : Isabelle picard, Christophe Rouffy
Scénographie vidéo et son : Jérôme Faure, Frédéric Picart
Crédits photos : Thierry Laporte[/note_box]

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