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Antigone mis en scène par Adel Hakim

Antigone – Adel Hakim, metteur en scène et directeur de la Manufacture des Oeillets, Centre dramatique national récemment inauguré à Ivry sur Seine reprend avec les comédiens du Théâtre National Palestinien Antigone de Sophocle, joué en arabe surtitré en français. La pièce, créée en 2011 à Jérusalem, a reçu le Prix de la Critique du meilleur spectacle étranger et a tourné non seulement en Palestine et Israël, mais plus d’une centaine de fois tant en France qu’à l’étranger.

Antigone mis en scène par Adel Hakim

La terre et le mur

Créer et mettre en scène une Antigone palestinienne, et de surcroît en arabe, n’a rien d’un choix anodin. La pièce parle de la relation entre l’humain et la terre, de l’attachement à la terre natale et de l’emmurement d’une jeune fille qui choisit de braver l’interdit pour rendre les honneurs funéraires à son frère mort. Autant de thèmes qui tissent le quotidien des Palestiniens de Gaza à Naplouse, de la Cisjordanie à Jérusalem-Est.

En mettant en scène la pièce dans un tel contexte, Adel Hakim retrouve sa culture d’origine – il est né en Égypte et a vécu à Beyrouth – et nous permet d’y accéder avec une grande subtilité, tout en soulignant la proximité des thèmes d’Antigone avec la Palestine d’aujourd’hui.

Antigone, celle qui a dit non

Il construit sa mise en scène autour du conflit déclaré entre les morts et les vivants. La pièce s’ouvre par un chant funèbre (magnifique musique du Trio Joubran) et l’arrivée sur la scène des deux cadavres de Polynice et Étéocle, les deux frères qui se sont entretués pour le pouvoir. Hémon, le fils de Créon, aime Antigone, mais celle-ci choisit d’aimer son frère Polynice à qui Créon refuse une sépulture pour avoir levé une armée contre Thèbes. « La dispute politique et religieuse entre Antigone et Créon ouvre inexorablement la porte des Enfers par laquelle vont s’engouffrer les vivants », faisant revivre le fantôme d’Œdipe et la généalogie des Labdacides. À la fin de la pièce, la mort d’Hémon et d’Eurydice, le fils et l’épouse de Créon ramène deux cadavres à nouveau sur la scène et referme la porte des Enfers.

Antigone mis en scène par Adel Hakim

Dire la tragédie grecque en langue arabe

Le lyrisme de la tragédie grecque épouse avec grâce les accents gutturaux de l’Arabe, infléchissant un rythme et un jeu que le théâtre occidental qualifierait de sur – jeu, mais qui, en fait, nous met en face d’une autre façon d’interpréter le théâtre. S’appuyant sur le rythme et la musicalité de la langue, le corps des acteurs infléchit une dynamique qui rend compte de la puissance des sentiments sous la forme de gestes amplifiés ou par le mouvement de corps en transes.

En mettant le chœur au même niveau que les spectateurs, et en laissant parfois le plateau vide, l’action est projetée à un niveau plus large. La poésie des intermèdes du chœur inclut dans la tragédie les vivants et les morts, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui.

La beauté plastique du décor créé par Yves Collet n’étouffe jamais la force des sentiments et l’émotion des mots de Sophocle. Faisant d’Antigone une jeune fille de son temps, cheveux au vent, en jupe courte et sweat shirt, Shaden Sali impressionne par sa grande liberté, un jeu instinctif, très physique et sans fioritures.

De Sophocle à Darwich

Sans jamais forcer le trait, la mise en scène d’Adel Hakim accompagne le jeu des acteurs, suivant pas à pas le texte de Sophocle dans lequel s’invitent les mots du poète Mahmoud Darwich.

Connu pour l’inventivité de ses mises en scène, il fait preuve ici d’une grande simplicité pour laisser tout l’espace aux acteurs et à l’émotion que représente cette aventure théâtrale. Deux heures d’une tragédie en arabe peut sembler difficile, mais on oublie très vite la gymnastique occasionnée par le surtitrage pour se laisser porter uniquement par la beauté de la langue, l’authenticité et la profondeur du jeu des comédiens.

On se dit que l’on touche ici à une des formes possibles de la tragédie grecque telle qu’elle a pu exister car de ce dialogue avec les morts et de cette intimité avec ce qui a trait à la question de la terre et des ancêtres, naît la force du jeu des acteurs.

Tous les thèmes de leur quotidien se rencontrent dans cette tragédie: la rhétorique politique et la manipulation du discours, les mécanismes de la répression et les relations hommes / femmes, le sens du sacré… Le défi que lance Antigone au pouvoir de Créon n’est pas sans rappeler celui, lancé par toute une jeunesse enfermée derrière un mur, dans les territoires occupés de Gaza ou en Cisjordanie.

Antigone
De Sophocle
Mise en scène : Adel Hakim
Texte arabe 
Abdel Rahman Badawi
/ Texte français :
 Adel Hakim
Scénographie et Lumière: Yves Collet
Musiques: Trio Joubran
Avec les acteurs du Théâtre National Palestinien (Jérusalem)
Hussam Abu Eisheh, Alaa Abu Garbieh, Kamel Al Basha, Mahmoud Awad, Yasmin Hamaar, Shaden Sali, Daoud Toutah
Durée : 1h 50 – Spectacle en arabe, surtitré en français
Mardi, mercredi, vendredi à 20 h – jeudi à 19 h-Samedi à 18 h. Dimanche 16 h

Jusqu’au 15 Janvier au Théâtre des Quartiers d’Ivry Centre Dramatique National du Val-de-Marne, Manufacture des Oeillets

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