Théâtrorama

Du texte intense qu’elle a coécrit, Sandie Masson s’empare avec une débordante énergie pour livrer un seule en scène où sont évités les écueils d’un sujet tabou, l’anorexie. Interprétant une demi-douzaine de personnages, elle raconte une histoire où un zeste d’humour et une pincée d’absurde viennent compléter ce menu quatre étoiles. Son appétit de jeu nous transporte.

Annabelle M a la dent dure contre cet ennemi qui lui ronge les sens, lui dévore la vie. « Dans ma gorge, c’est comme un viol » dit-elle en parlant de cette nourriture qu’elle ingurgite pour mieux se faire ensuite vomir. Mais, pires ennemis encore dans cette lutte contre son corps, le miroir et le pèse-personne. La solution : briser le premier pour mettre un terme à des années de malheur, balancer le second afin d’oublier ce poids qui lui bouffe l’existence. Et retrouver la vraie lumière, celle de la vie, et non celle, blafarde et clinique, que lui dégueule en pleine face ce foutu réfrigérateur qui, dès qu’elle en ouvre la porte, anesthésie toutes ses volontés.

« Oh mon dieu, que c’est joli la pluie » chantait Barbara. Quand nous la découvrons, Annabelle, belle femme blonde, tout en préparant une tarte aux pommes, poétise sur ces gouttes d’eau qui la font sourire, et nous explique sa « métamorphose en rescapée ». Un truc « banal de l’extérieur, prodigieux de l’intérieur ». Elle semble dévorer la vie à pleines dents. Le temps d’un intermède musical et d’un bref changement d’accessoire, un détective prend place sur la scène : une disparition à élucider.

Un zeste d’absurde, une pincée d’irrationnel
S’en suit une espèce d’enquête où s’invite un zeste d’absurde et une pincée d’irrationnel, avec témoignages des proches de la « disparue ». Très proches même puisque cette dernière prend également la parole. Ainsi se tisse l’histoire d’un personnage à travers tous ceux qui l’ont côtoyé, l’ont fait souffrir. Car on ne nait pas anorexique, on le devient. Un père absent, une mère qui prend sa fille pour un élément de son décorum professionnel (« C’était un plus dans le salon »), des amours bancales (surnommer son mec Roudoudou quand on refuse d’avaler le moindre truc calorique, ça doit bien cacher quelque chose…) : autant de failles où ne demande qu’à s’engouffrer le mal.

Le texte regorge de perles, de trouvailles, naviguant entre l’humour le plus assumé et la tragédie humaine. Beaucoup d’émotions parcourent ce spectacle que défend avec pugnacité cette jeune comédienne épatante. Soutenue par une mise en scène diaboliquement ingénieuse, aérée, dynamique (voire athlétique) sans être hystérique, accessoirisée juste ce qu’il faut, Sandie Masson livre une performance tout en finesse, développant un delta émotionnel impressionnant. Son appétit de jeu et l’intelligence de son propos qui parvient à éviter bien des ornières sont les plus probants garants de l’évidente réussite (et souhaitons le, du succès) de son spectacle, à la fois humaniste (avec un final grandiose) et profondément chaleureux.

Annabelle M, une histoire sans faim
De Sandie Masson et Fred Nony
Mise en scène : Agnès Boury
Avec Sandie Masson
Illustration sonore : Alain Klinger et Etienne Dos Santos
Lumière et scénographie : Philippe Quillet
Costumes : Marie Noëlle Van Meerbeeck
Crédit photo: Pascaline DARGANT

Jusqu’au 15 janvier au Théâtre de la Boussole

Le mercredi et jeudi à 21h

 

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