Théâtrorama

Annabella, l’absolu John Ford

Annabella. Dommage que ce soit une putainEntrer dans l’outrance, faire de chaque excès une matière à modeler. Ne rien craindre des interdits ni des intempérances. Accepter la surenchère de rythmes, de discours, de voix, de corps, d’intrigues. Il y a du Shakespeare et du Marlowe dans ‘Tis a Pity She’s a Whore de John Ford. Il y a une idée de terreur contenue dans la rigueur implacable des vers de ce texte, comme dans un puits où bouillonnent des êtres et des émotions sans mesure, auquel Frédéric Jessua et Vincent Thépaut redonnent toute sa fougue.

Suivant une lettre inversée, il faut revenir à l’échange liminaire entre un frère d’église et un jeune homme de Parme qui fournit aux tableaux leur couleur et leur sillon. La scène est plongée dans le noir – Dieu se réduit d’emblée à la seule fatalité. Une ombre rouge s’abat sur la parole de Giovanni, qui vient confesser son amour incestueux pour Annabella, sa jumelle qui doit son quolibet de « putain » au nombre pléthorique de ses prétendants. Dans cette « alliance de nature et de sang », John Ford entame sa pièce par de violents couperets : ses premiers mots commandent déjà un coup d’arrêt « Dispute no more in this » (« Arrête ! »). Et, un peu plus tard, de la bouche asphyxiée de Giovanni : « The more I strive, I love ; the more I love, the less I hope : I see my ruin certain » (« Plus je lutte, plus je l’aime ; plus je l’aime, plus je m’enfonce : la fin est inévitable »).

Souffle et prière ainsi dès le début anéantis, le rythme devra se compter au nombre de hachures (dans la métrique même de Ford) et de dyspnées (sitôt énoncé, le texte s’épuise – à l’image de tous les gestes des personnages), ainsi que dans l’impétuosité des face-à-face en scène. Tout y est violence et affrontements. Le dur désir d’amour, « maladie » ou « folie », est sans délai un appel à la mort. L’inceste entre les jumeaux n’est que le reflet d’une extravagance et d’un dérèglement qui vont bien au-delà de lui seul, et qui s’expriment par ondes contagieuses. Les secrets de la faute et de l’adultère – Annabella, enceinte, finit par épouser Soranzo selon la volonté de son père, mais ne cesse de voir son frère – ne tiennent pas, pas plus que le voile du mariage transformé en linceul, ou que l’apothéose du banquet changé en bain sanguinaire, achevant au passage dans une veine baroque la moitié des protagonistes. Toute liaison devient à la fois condamnation et damnation.

Cruauté sans concession

Il est ici, ce théâtre nécessairement « grave » car « agissant » dont parle Artaud. Ce théâtre de la cruauté qui rend sur son espace tout ce qu’on lui donne : « amour, guerre, folie », et, dit encore Artaud, « goût du crime, obsessions érotiques, sauvagerie, chimères, sens utopique de la vie et des choses, cannibalisme ». Revers de violence, il vient mordre à travers son humour destructeur et à travers le moindre accès de perversion. Il place ses personnages sur le rebord d’une falaise alors même qu’on les croirait à des seuils – de leur vie, de l’amour. Lorsque cela rit, chez Ford, c’est pour que les cicatrices éclatent. Et lorsque les êtres déposent les armes, c’est pour mieux faire de leurs mots et de leurs corps de la chair à canon.

Frédéric Jessua et Vincent Thépaut, offrant à la pièce une nouvelle traduction, se servent de cette démesure qui n’admet aucun demi-mot ni compromis. Le cœur décharné de leur scène se montre à vif dans une configuration bi-frontale et décloisonnée qui fait souvent du public un témoin. La façade de la demeure de Florio est recouverte d’un plastique étanche mais pénétrable, qui se remplit de graffiti éloquents, gravant sur cette seconde peau « Black Hole » et autres « Simpatia per il diavolo ». Leur Annabella, légère sur son balcon de Juliette ou suspendue dans sa cage, n’a finalement pas d’âge, et l’amour criminel qu’elle ressent pour son propre frère fera s’étendre le sacrilège à un cercle bien plus large.

Autour d’elle, c’est l’outrance même qui est un moteur et qui s’incarne, s’exprimant tant dans le sujet que dans la façon dont il est traité. Annabella et son frère pourraient être les deux profils d’une seule personne, et tous les personnages se rejoindre dans une unique caricature d’eux-mêmes – figurée sur scène par deux portraits qui opposent à un premier tableau néo-classique d’Annabella le pendant expressionniste de Soranzo. Cette outrance, Frédéric Jessua et Vincent Thépaut la pimentent en exploitant l’exubérance de leurs jeunes comédiens, qui savent donner à toute disproportion (de fausses notes en sur-jeu) une justesse étonnamment remarquable.

Annabella. Dommage que ce soit une putain
De John Ford
Traduction et adaptation de Frédéric Jessua et Vincent Thépaut
Mise en scène de Frédéric Jessua
Avec J. Bachelet, E. Grzeszczak, T. Spivakova, H. Arévalo, J.-C. Bonnifait, B. Chabauty, F. Jessua, T. Matalou, V. Thépaut
Scénographie : Charles Chauvet
Lumières et régie générale : Marinette Buchy
Crédit Photo : A. Bozzi
Au théâtre de la Tempête – Cartoucherie de Vincennes du 18 mars au 17 avril 2016, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30

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