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Abeilles – mise en scène: Magali Léris

Abeilles - mise en scène: Magali LérisDevant la mer. On les entend bourdonner. Elles butinent, interpellent le promeneur solitaire… Le père est déjà là penché au bord de la falaise. Le fils arrive en tenue de chantier. C’est l’heure de la pause. Ils partagent un sandwich, parlent des abeilles, du prix d’un portable, du chômage du père, du métier du fils qui grimpe aux éoliennes pour les réparer avant … de se battre. Le père d’origine immigrée est au chômage. La mère fait des ménages. La fille fête ses 15 ans. Elle attend son frère le jour de son anniversaire, il lui a promis ce portable « top du top » dont elle rêve et il le lui envoie au jour dit …Pourtant, il ne viendra pas ; il ne viendra plus. Le frère a disparu depuis la bagarre avec son père ; que s’est-il vraiment passé sur cette falaise ? L’attente du frère, du fils et le mystère de sa disparition hantent la pièce.

Écrite par Gilles Granouillet, Abeilles dit avec pudeur les conflits générationnels, soulève les silences qui habillent les non-dits. Magali Léris, dans une mise en scène d’une grande finesse emboîte le pas à cette écriture ciselée pour en débusquer les sens cachés.

Un miel qui a le goût de la mer et du sel

Abeilles - mise en scène: Magali Léris« Quelles paroles blessantes, quels silences des uns indiquent aux autres que quelque chose est raté, foiré ? Fini ? Sommes-nous comme les abeilles prêts à tout recommencer, à tout reconstruire quand on nous enlève le miel ? ».
Par des phrases courtes, des mots simples des monologues qui disent les colères et les frustrations, Gilles Granouillet observe à la loupe le poids de ces silences qui camouflent la honte, le fardeau des origines, la frustration… Signalant par là même l’écrasement des pères et la victoire de leurs fils mieux adaptés à une réalité qu’ils dominent mieux qu’eux.

Le cadeau d’un portable dernier cri offert par un frère à sa sœur devient pour le père l’objet de sa propre déchéance : au chômage, il est incapable d’ offrir un tel cadeau à sa fille. La maîtrise d’internet creusant un fossé entre les savoirs, devient la métaphore du conflit des générations et impose la honte et le silence à ceux qui n’en possèdent pas le langage. La précarité et la pauvreté des parents rendent les enfants tout-puissants et inversent les valeurs..

La mise en scène minimaliste de Magali Léris joue le déséquilibre. Sa direction d’acteurs impeccable travaille sur le petit, les silences et leur rupture qui s’opposent à la puissance soudaine de mots hurlés. On ne s’agite pas, on existe, debout, assis, pleinement. Sans aucun excès, ni bavardage inutile.

Hésitant entre la colère et les larmes, Éric Petitjean, avec son phrasé si particulier, est ce père écrasé par les frustrations et les défaites. Face à lui, Paul-Frédéric Manolis, le fils, joue sans concession l’insolence de sa jeunesse triomphante. Nanou Garcia, poteau mitan d’une maison en déshérence, fait osciller son jeu entre tendresse, complicité et solitude. Seule petite flamme joyeuse de l’histoire, Carole Maurice apporte sa gaieté et une forme de bon sens teinté d’humour à ce quatuor de comédiens remarquables et complémentaires.

Installant l’extérieur et l’intérieur sur un simple changement de sol, la falaise devant la mer et l’appartement, Magali Léris joue sur la figure du carré. Dans l’appartement étriqué, des tapis au sol accumulés les uns sur les autres, vieux, usés, évoquent un pays lointain. Une table de cuisine, quatre chaises, un vieux canapé en skaï. des couleurs ternes, usées. Une suspension donne une lumière blafarde et fait des ronds ou des lignes sur le sol, alors que le reste de l’appartement est entouré de noir, comme un vide abyssal. Tout semble usé, comme les gens qui vivent là.

La falaise est évoquée par un simple carré, espace irréel, dans le vide qui apparaît dans une lumière éblouissante de bord de mer. Dans ces espaces, aucune musique, sauf celle que la fille écoute sur son MP3, mais des virgules sonores : le vent en haut de la falaise, le bourdonnement des abeilles, le tic tac d’une vieille horloge, d’un robinet qui goutte la nuit, les sonneries de portable. Le silence.

« Nous faisons tous partie d’une sorte de ruche, nous dit Gilles Granouillet, car nous sommes tous guidés par le besoin de construire, de bâtir, pour notre vie et celles de nos proches, un avenir meilleur : nous voulons toujours pour nous et pour eux le miel le plus précieux… ». Guidé par le bourdonnement des abeilles, il nous emmène délicatement vers nous mêmes dans une simplicité de dialogues, pleine d’un humour léger et d’une tendresse diffuse.

Abeilles
De Gilles Granouillet
Mise en scène : Magali Léris
Avec Nanou Garcia, Eric Petitjean, Paul-Frédéric Manolis, Carole Maurice
Création lumière et régie générale : Anne-Marie Guerrero
Création son : Bernard Vallery
Création costumes : Marielle Viallard
Décors Magali Léris assistée de Anne-Marie Guerrero
Durée 1h15
Crédit photos: Xavier Cantat

Jusqu’au 27 novembre au Théâtre de Belleville
Le lundi et mardi à 21h15- Le dimanche à 20h30

En tournée :
Centre culturel La Norville le 7 décembre 2018
Théâtre André Malraux de Chevilly-Larue le 10 mai 2019
Théâtre de l’Atrium de Fort de France 14 et 15 mai 2019

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