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À tort et à raison

A tort et à raison de Ronald Haywood avec Michel BouquetFévrier 1946. Zone américaine de Berlin. Bureau du commandant Steve Arnold. Froid glacial. Mouvement final de la cinquième de Beethoven, dirigée par Wilhelm Fürtwangler. Arnold est missionné pour l’instruction à charge du procès de l’illustre chef d’orchestre, accusé de sympathie avec le régime nazi. Les aides du commandant, la secrétaire Emmi Straube (fille d’un des hommes qui ont comploté contre Hitler) et l’officier de liaison David Wills, juif allemand d’origine, vouent chacun une profonde admiration pour le chef d’orchestre, ce qui n’a de cesse d’agacer Arnold.

Lui, justement, Arnold (Francis Lombrail, parfait), est un pragmatique, agent d’assurances dans le civil. Il est guidé par une soif de justice qui tourne à l’obsession. Pour lui, l’art n’est pas essentiel au point où il serait plus important que la vie. Fürtwangler a peut-être créé de belles œuvres mais ça ne lui arroge pas le droit de se croire au-dessus du commun des mortels.

C’est une symphonie dantesque à coups d’archets cinglants, qui va se jouer sur le plateau : « Opus 1 : Quête de la vérité ». Passée l’ouverture, le deuxième mouvement va vite tourner au jeu de pouvoir. Fürtwangler (Michel Bouquet, impeccable), hiératique, majestueux, affronte un commandant droit dans ses bottes solidement ancrées au sol. Deux individus que tout oppose. Déterminé, méthodique, Arnold cherche la faille, la brèche dans laquelle il pourrait s’engouffrer pour trouver cette preuve, si infime soit-elle, qui piègerait l’artiste une bonne fois pour toutes. Cette opiniâtreté est vaine. Fürtwangler, virtuose de la baguette, ne commet aucune fausse note.

Et vous commandant, qu’auriez-vous fait ?

Le texte de Ronald Harwood (scénariste du Pianiste de Roman Polanski) est d’une richesse inépuisable. Il instaure un doute constant chez le spectateur. La frontière est trouble entre Arnold d’un côté et le chef d’orchestre de l’autre. Fürtwangler ment-il ? Est-il sincère quand il prétend n’avoir jamais adhéré aux idées du régime ? De son côté, Arnold, peu cultivé à la base, ne cherche-t-il pas à se venger du charismatique chef d’orchestre, archétype, selon lui, de l’artiste arrogant pour qui l’humain a moins de valeur qu’une œuvre d’art ?

Dans ces lendemains de désastre où l’hypocrisie règne en maître, chacun veut sauver sa peau, et la vérité devient la première victime. Où se niche-t-elle ? A la fois partout et nulle part. On pourrait concéder que chacun a la sienne. Et puis que faire face à l’ambivalence et la complexité des choix propres à l’espèce humaine ? Aucune réponse ne sera apportée. C’est la grande force intrinsèque de cette pièce à la dramaturgie très classique et à la mise en scène sobre et efficace, qui a l’intelligence de s’effacer pour laisser sa juste place au propos.

À tort et à raison
De Ronald Harwood
Mise en scène : Georges Werler
Assistante à la mise en scène : Nathalie Bigorre
Avec Michel Bouquet, Francis Lombrail, Juliette Carré, Didier Brice, Margaux Van Den Plas et Damien Zanoly
Costumes : Pascale Bordet
Lumières : Jacques Puisais
Scénographie : Agostino Pace
Crédit photo : Laurencine Lot

Vu au Théâtre Toursky à Marseille

Jusqu’au 19 juin au Théâtre Hébertot

 

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