Théâtrorama

À demain

Une femme demande  » Souffrez-vous ? » et à peine audible un homme répond : « Je ne sais pas. »

Assis dans un noir total, on guette le mouvement sur la scène, nous contentant d’être là, suspendus à la direction des voix. «  »À demain écrit et mis en scène par Pascale Henry, repose juste sur ce questionnement incessant et murmurant qui finit par dessiner des histoires, une pensée et des émotions.

Un homme assis, dos au public, en limite de scène. Habillé d’une parka, d’un bonnet, on ne voit pas son visage et il ressemble à ces ombres anonymes que l’on croise sans les voir. Face à lui, une jeune femme tente d’esquisser un dialogue avec lui. La scène est à peine éclairée, l’ombre, à l’entour, est vide, inquiétante. Deux solitudes dans un carré de neuf mètres carrés, de chaque côté d’une diagonale qui sépare les deux interlocuteurs. Une diagonale peut-être comme une tentative de rencontre. Où sommes-nous ? Sans doute une institution dont la finalité n’a rien d’explicite. Centre de détention ? Hôpital psychiatrique ? Samu social ? Qu’importe.

Ne pas dépasser la ligne blanche
Le dialogue ou la tentative de ce dialogue en tension permanente représentent une fin en soi au-delà du mal-être de l’homme, de sa violence prête à s’exacerber et de la bienveillance patiente de la femme. « Qui est le chef ici ? » hurle l’homme. Est-ce cette autre femme, représentante d’une hiérarchie tatillonne et qui tient sa peur à distance en cachant sa boulimie au fond de son bureau ? Même bureau dans un autre carré fermé, même ligne blanche en pointillés au sol, mais droite délimitant deux rectangles, à ne pas dépasser. Une ligne comme une projection au sol du temps de la représentation, de l’histoire, qui délimite un espace spécifique et sans débordement possible. Les personnages n’ont pas de noms, pas de fonction précise.

Les deux femmes sont juste les représentantes d’une hiérarchie exemplaire et l’homme un objet de questionnement qu’il faut placer, dans les plus brefs délais, dans une des cases de cette organisation occulte. Nous sommes assis face à cette violence que l’on commence par exercer sur soi-même avant de la déverser sur les autres en les soumettant à l’évaluation, à la nécessité de résultats sans laisser le temps du recul et de la rencontre. Juste pour satisfaire un ordre caché qui broie les humains avec leur consentement ou les écrase lorsqu’ils ne sont pas conformes.

Trois personnages pris comme dans une toile d’araignée parlent, mais chaque mot traduit l’incapacité à ouvrir un espace de parole véritable quelle que soit sa place. Qui domine ? Qui est dominé ? La question tombe d’elle même car il n’y a ni bourreaux, ni victimes, mais des peurs et des soumissions qui changent de camp.

Au fur et à mesure du déroulement de la pièce, le même carré séparé par une ligne blanche, délimitant deux espaces étriqués et sans échappatoire, les mêmes questions, les mêmes phrases anodines qui passent d’une situation à l’autre et changent de signification en fonction du personnage qui les exprime. Surgissant de ce dialogue de la vie ordinaire, des distorsions de sens, des obsessions, des interrogations lancinantes finissent par donner des contours à ces questions qui voudraient faire de l’humain atypique un défaut à corriger ou une maladie à contenir. La tension des corps, les paroles échangées et la violence détournée ou non mettent le réel en mouvement, mais c’est un réel confiné où l’extérieur n’existe pas.

Sans drame, sans tragédie « À demain » tente de répondre à cette question : peut-on rester normal et vivant à la fois ? Dans un monde qui a fait de la compétition une norme et un passage obligé que fait-on de nos souffrances et de nos incompétences avouées ou non et que deviennent nos failles ? Entre Kafka et série télé, « À demain » est une pièce nécessaire qui, à mots comptés et sans démonstration, portée par la grâce de trois interprètes vibrants et engagés physiquement, tend un miroir fraternel à nos fragilités humaines, trop humaines.

[note_box]À demain
Texte & Mise en scène : Pascale Henry
Lumière : Léo Van Cutsem
Scénographie : Michel Rose et Pascale Henry
Avec : Julien Anselmino, Marie-Sohna Condé, Aurélie Vérillon
Crédit Photo : Jean-Pierre Morin
Durée : 1 h 05[/note_box]

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