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4.48 Psychose

4.48 Psychose

Sarah Kane ou la quête d’une ultime réconciliation…

4.48 Psychose - crédit photos Adrien Berthet 9À 4h48, elle se taira. D’ici-là, elle lutte, elle parle, elle se débat avec elle-même, la vie, l’amour, son médecin, le monde entier. Avec le besoin fou d’être enfin entendue, non comme une malade, mais dans la vérité de sa souffrance si concrète, si vivante. Sarah Kane a écrit un texte radical et nu, sans aucun repère : ni acte, ni scène, ni personnage nommé. La liberté d’interprétation est donc totale…

Portée par une énergie fortement ancrée dans le sol et qui surgit d’un corps aux contours graciles, Sara Llorca fait vibrer avec un engagement rare la parole de l’autre Sarah, celle qui se disait  » internée dans une carcasse étrangère ».

Tissant théâtre, chorégraphie et musique live, la langue de Sarah Kane se déploie ici dans toute sa poésie et son incroyable vitalité. Plutôt que d’insister sur la fin tragique de l’auteure qui se suicida après ce dernier texte, Sara Llorca et Charles Vitez signent ensemble la mise en scène et ont choisi de faire entendre les brisures, les colères, la douceur, l’humour aussi d’une voix venue du bout de la nuit. Cela donne un spectacle tout en nuances et en sensibilité qui se joue au cœur des mots et au plus proche des corps.

Comme un double sombre, sorti de la nuit du plateau, un homme danse au bord de la transe. Parfois un chant d’une grande douceur ou traversé par le cri, s’élève comme un écho lointain aux paroles de la femme. DeLaVallet Bidiefono, immense danseur-chorégraphe africain, porté par la musique de Mathieu Blardone et de Benoît Lugué, raconte d’une autre façon le chaos intérieur. Là où le mot échoue, le mouvement prolongé par la musique prend le relais et donne corps à l’absence, aux non-dits et à l’inexprimable.

Autopsie d’une déprime

« La dépression, c’est de la colère, arrêtez de juger d’après les apparences » hurle la femme au médecin (Antonin Mezer Esquerré). Bardé de certitudes et réfugié derrière son arsenal de remèdes, il ne l’entend pas. Par peur de se perdre ou d’abandonner une parcelle de son pouvoir. Peut-être. Les mots claquent. Dans toute leur nudité, sans fioritures, ils rebondissent sans qu’une possibilité de rencontre n’apparaisse, car alors il faudrait secouer les habitudes d’un discours médical en forme de prêt à penser. Le dialogue perturbé, interrompu, difficile avec le médecin trace pourtant un fil cohérent à cette pensée éruptive qui surgit d’un corps qui souffre et que l’on refuse d’écouter.

Échappant à la fascination morbide que ce texte n’a pas manqué de susciter, Sara Llorca et Charles Vitez en donnent une lecture en forme d’hymne à la vie. Alors que le mouvement s’arrête peu à peu, les mots de la comédienne et le chant du danseur s’entremêlent. Cette parole qui s’échappait du noir comme une lumière dans la nuit, offre alors une trouée d’espoir, comme si tout à coup, dans l’esprit enfin apaisé, il faisait jour.

Alors que les mots et le chant se perdent dans un murmure, à l’unisson avec le silence, la voix de Sarah Kane semble nous interpeler pour nous dire que le mauvais sort est enfin conjuré. « Il y a trois sortes d’hommes: les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer » disait Aristote. Sarah Kane qui écrit qu’elle  » chante sans espoir sur la frontière », semble nous dire aussi que certains, par la magie de leurs mots, peuvent nous ramener du hors-temps dans le monde des vivants.

Cycle Paroles de Femmes
4.48 Psychose
De Sarah Kane
Traduction Évelyne Peillet
Mise en scène & Scénographie : Sara Llorca et Charles Vitez
Chorégraphie : DeLaVallet Bidiefono
Musique : Benoît Lugué & Mathieu Blardone
Costumes : Emmanuelle Thomas
Lumière : Léo Thévenon
Avec DeLaVallet Bidiefono, Mathieu Blardone, Sara Llorca, Benoît Lugué, Antonin Meyer Esquerré

crédit photos: Adrien Berthet

Jusqu’au 21 Février au Théâtre de l’Aquarium

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