Théâtrorama

Selon les tableaux, cela ressemble à une petite maison de poupées couleur ébène, une boîte à musique tenue à l’écart des pierres tranchantes d’une immense forteresse d’architecture gothique. Les uns et les autres, à cœurs et à crocs ouverts, vont de seuils en seuils portés par une soif différente : de savoir, de sang, d’amour. Ils se retrouveront tous au bal annuel donné par le comte Von Krolock, repère de prédateurs aux déhanchés rock et aux canines affûtées.

La scène pourrait évoquer une toile colossale, une œuvre sans mesure en train de se peindre par écrans successifs et rideaux s’ouvrant sur d’autres scènes. À l’image et à la baguette féroce d’un meneur de bal figuré en rapace nocturne suceur de sang, elle se dévoile par jeux d’ombres inquiétantes, au gré d’apparitions et de disparitions. Les ailes acérées d’une troupe de morts-vivants, amateurs d’hémoglobine jamais rassasiés, passent et semblent voler à vive allure dans les rangs et dans les allées sombres de cimetières, zigzaguent parmi les cercueils et défilent dans des décors de nuit intégrale, flottants et mouvants, la plupart enneigés.

Ils dansent aux accords lugubres de la tentation, mus par le désir de « cueillir le cœur de la nuit » et de « goûter au plaisir de l’interdit ». Ils portent les robes noires et les capes de cuir des ténèbres, ne laissent aucun reflet dans le miroir, ni aucune trace de leur passage. Ils plantent une empreinte rouge aux pieds et aux cous laiteux des innocentes ou de toutes futures victimes pénétrant dans leur enceinte et qui viendraient se frotter à eux d’un peu trop près, négligeant les protections d’usage, cocktail salé à base d’eau bénite, de gousses d’ail et de crucifix en bois. Tous vampires ou en devenir, affreux et méchants s’ils n’étaient également transportés par des émotions tantôt tragiques, tantôt cocasses, et façonnés dans le moule de la dérision de Roman Polanski.

Gothique féérique
Le Bal Des Vampires Mogador Teatre ParisL’idée de transposer le film éponyme sur les planches d’un musical est née il y a presque trente ans, intimée par l’ancien associé de Polanski. Dix ans de préparation plus tard, le Raimund Theater de Vienne accueillait la première représentation du « Bal des vampires », mélange vermeil d’humour et d’effroi qui a depuis envoûté plus de 7 millions de spectateurs dans le monde, jusqu’à atterrir sur la scène parisienne du Mogador à l’automne dernier. Et le succès ne se dément pas, le spectacle s’apprêtant à fêter son cent-millième sanguinivore français et se prolongeant jusqu’à l’été 2015.

Les ingrédients sont donc les mêmes. Le professeur Abronsiuis et sa calotte à la Einstein, accompagné par son juvénile et naïf assistant Alfred, s’égarent en Transylvanie à la recherche des vampires. Le premier ne jure que par les capacités de la science, le second bientôt que par celles de Cupidon. Mais sa bien-aimée Sarah n’aura nuque et cœur que pour le redoutable comte denticulé. Sur scène, l’émancipation de la belle se fait au livret de Michael Kunze et au thème récurrent de Jim Steinman, « Total Eclipse of the heart », et passe par une accumulation de tableaux romantiques dévoilant les chairs – Sarah au bain – et un imaginaire décalé des contes – les courses-poursuites dans la forêt empruntent par à-coups à l’univers vidéo-ludique.

L’entrée dans la nuit, « injectée dans le creux des veines », ravive tous les éléments du gothique et du féérique. Les bâtisses et détails baroques et la transposition parfaite de la théorie du reflet invitent à une ombre éternelle, soutenue par un humour mordant à souhait. Les vampires de Polanski sont aussi juifs, végétariens et homosexuels ; leur chant n’est nullement contrarié par les excès de dentier, ni leur dextérité par les litres de teintures utilisés pour mettre en lumière leurs costumes. Une invitation à la danse incisive et au charme suggestif.

Le Bal des vampires
Mise en scène de Roman Polanski
Livret et paroles : Michael Kunze
Musique : Jim Steinman
Chorégraphies : Dennis Callahan
Scénographie : William Dudley
Costumes : Sue Blane
Avec notamment David Alexis, Sinan Bertrand, Moniek Boersma, Daniele Carta Mantiglia, Stéphane Métro et Rafaëlle Cohen
Production Stage Entertainment France
Crédit Photo : © Brinkhoff / M+Genburg
Actuellement au théâtre Mogador

 

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