Théâtrorama

« Que la vie devienne aussi belle que dans une simple toile de Van Gogh et pour moi ce sera assez » écrivait Antonin Artaud en 1949. Cette affirmation démarre le très beau spectacle de et avec Jean O’Cottrell.

Créé en 1976 sous un autre titre au Grenier de Toulouse, le Van Gogh d’O’Cottrell a été retravaillé. Il a pris de la maturité en s’installant au Théâtre Dijon Bourgogne en 2010 avant de repartir sur les routes en faisant une halte au Théâtre Lucernaire à Paris en 2011.

Dans une lumière tamisée, sans reliefs et quelque peu blafarde, d’une voix forte, l’homme lance la phrase alors qu’il tient son visage dans ses mains. Il est assis sur une chaise aux pieds rafistolés avec de la ficelle. Il lève la tête et Van Gogh se trouve devant nous, la barbe et le cheveu roux, le regard bleu, direct et pénétrant, tel que ses autoportraits nous le laissent imaginer. Durant une heure, Jean O’Cottrell lui prête sa voix aux inflexions douces et aux fulgurances métalliques.

Des mots aux tableaux
En adaptant la correspondance de Van Gogh et le texte d’Antonin Artaud, O’Cottrell donne à la fois une vision intime et « sociale » du peintre. Il procède par touches colorées, il laisse de l’espace aux silences ou il précipite sa parole. Il raconte la fièvre de peindre de l’artiste, ses problèmes d’intendance que tente tant bien que mal de résoudre son frère Théo. Il donne à entendre la conversation et la complicité des deux frères, la lassitude aussi qui surgit lorsque le manque d’argent devient récurrent. Avec sa soif d’absolu, son interrogation permanente sur sa création, on considère que Van Gogh fut conduit implacablement vers le suicide. On le décrit souvent comme un fou génial dépassé par ses chefs d’œuvre. Or dans sa correspondance, on découvre un homme cultivé, qui parlait quatre langues, avec une immense culture littéraire et picturale. Il entretenait des relations suivies avec toutes sortes de personnes même si son hypersensibilité ou son penchant intermittent pour l’absinthe le rendaient souvent invivable comme voisin ou ami.

Pas à pas, O’Cottrell fait coexister dans son adaptation le trivial et le savant : les difficultés à se nourrir, les extravagances et les rapports compliqués aux autres et les réflexions élaborées sur sa recherche obstinée de la couleur et de la forme . Via le texte d’Artaud, comme en contrepoint à l’intimité des lettres, l’auteur met l’accent sur la société médiocre, frappée d’inertie bourgeoise qui fait si peu de place à l’art en général et à l’artiste en particulier. L’astuce de la mise en scène consiste aussi à éviter sur le plateau l’illustration des tableaux de Van Gogh. Pas de jaune incandescent ou de bleu profond, mais un décor presque neutre dans les tons beiges, avec en son centre une toile blanche sur un chevalet et une palette colorée figurant les œuvres en gestation. Pourtant à la fin de la pièce, tous les grands thèmes des tableaux de Van Gogh sont présents : la chaise paillée de sa chambre, le fauteuil de Gauguin, une brassée d’iris, une cruche rafistolée, des godillots… Le décor si simplement posé, devient le musée imaginaire des œuvres de Van Gogh que chacun porte en soi.

Incarner Van Gogh ne va pas de soi. Comment incarner ce pauvre peintre alcoolique, fou et maudit qui maintenant vaut si cher ? Loin des préjugés et des clichés, O’Cottrell met ses pas dans ceux de l’artiste en toute humilité, fidèlement, avec amour et de façon que tout le monde qui a des yeux puisse y voir clair dit-il.
Dans un jeu puissant et sobre à la fois, avec une grande économie de gestes, O’Cottrell donne vie au corps émacié de Van Gogh. Comme l’artisan qui polit le bois, l’acteur polit le texte et revient sur les détails. Il construit avec patience un personnage qui, même dans les instants de désespoir et de folie, apparaît peu à peu dans toute son humanité et pétri de la lucidité du visionnaire. Explorant l’intimité révélée par les lettres de Vincent à son frère, Jean O’Cottrell démultiplie l’intensité du texte et construit au fur et à mesure des perspectives à la réflexion.

Comment peindre s’interroge sans cesse Van Gogh, mais aussi comment apprendre à vivre seul et ensemble « avec les moyens du bord » ? À la fin de la pièce, l’acteur réapparaît en silhouette en fond de scène un chapeau de paille surmonté de bougies allumées. Van Gogh faisait ainsi pour continuer à peindre une fois la nuit tombée. Seul le costume du peintre reste étalé sur le sol, lorsque l’acteur disparaît. Comme un double persistant et fragile du peintre, il nous invite à secouer notre torpeur, à casser les apparences et à continuer de varier les perspectives pour raconter le monde.

[note_box]Van Gogh, autoportrait
De et par Jean O’Cottrell
Compagnon artistique : François Chattot
D’après les textes tirés de la Correspondance de Vincent Van Gogh
Et de Van Gogh, le suicidé de la société d’Antonin Artaud
Musique : Jean-Marie Sénia [/note_box]

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