Théâtrorama

Tigrane, 17 ans, ce sont des mots et des questions plein la tête. Sensible, gouailleur, provocateur, Tigrane regarde le monde en ayant l’impression qu’il tourne sans lui.  

“Tigrane”, c’est aussi la pièce écrite par Jalie Barcilon, qui, de 2014 à 2017, a recueilli la parole de jeunes dans toute la France en les interrogeant sur leur famille, l’école, l’Art et leur avenir. De cette collecte de récits, est né le personnage de Tigrane pris entre deux modèles d’adultes, passant d’un conflit de loyauté à un autre, entre un père totalement laminé par le système et en perte de vitesse et sa jeune professeure qui croit en lui et lui ouvre les portes de l’art. 

Tigrane pense que “les pauvres, c’est le soleil qui se casse la gueule” et lui veut “voir derrière le soleil”. Pour cela, même si cela lui semble impossible, il souhaite croire Isabelle, sa professeure. En proposant à sa classe de regarder et de commenter certaines oeuvres d’Escher, elle donne accès à Tigrane à ses propres mots pour dire le monde.  Les constructions impossibles du peintre néerlandais et ses combinaisons de motifs à plusieurs dimensions qui se transforment graduellement, cassent chez l’adolescent les modes habituels de ses représentations et l’ouvrent à d’autres visions du monde. L’électrochoc de la découverte de l’art est le premier pas vers l’émancipation.

En trouvant son propre langage, Tigrane échappe aux injonctions d’un père qu’il aime ,mais qui lui offre pour seule alternative la vision plate de son univers sans espoir. En s’essayant au dessin, il découvre la lumière, les corps et les clairs-obscurs de Caravage. En explorant les oeuvres de Basquiat, il établit un lien entre la réalité et l’intérieur de soi. Mais comment croire en soi quand on n’est pas né dans le sérail et écartelé entre un père ravagé et les a priori de la société ? Peut-on s’appeler Tigrane Faradi et faire une grande école d’art ?       

avec Soulayman Rkiba, Eric Leconte et Sandrine Nicolas

Peindre comme on boxe

Faisant du personnage de Tigrane le pivot de sa pièce, Jalie Barcilon imagine sa mise en scène comme un film tourné caméra à l’épaule. Le plateau est partagé en trois espaces : la salle de classe qui inclut le public, l’appartement de Tigrane et de son père et celui de la professeure. En surplomb, sur une estrade, l’extérieur de la petite ville avec son passé ouvrier, la falaise battue par le vent et la mer, la rue où Tigrane s’échappe sur son skate. Le passage du temps est marqué par l’utilisation du flashback et de l’ellipse. À l’image de cet adolescent révolté et en pleine métamorphose, sa mise en scène est une tentative pour ouvrir l’imaginaire et dire que l’art est peut-être une réponse aux inégalités.

Dans le rôle de Tigrane, Soulaymane Rkiba donne à son personnage son immense sensibilité où sous la colère émerge la tendresse. Comme Tigrane aux prises avec la colère, il joue comme on boxe. Sandrine Nicolas incarne cette enseignante, au service de l’institution, qui, avec une grande douceur et beaucoup de fermeté, arrondit les angles, écoute, encourage et offre la seule perspective lumineuse au jeune homme pour échapper au monde plat et sans reliefs qu’on lui propose. Son dialogue avec Tigrane ouvre des portes, laisse de l’espoir et finit par secouer le malheur. Jouant l’inertie, la pesanteur, Éric Leconte est le père de Tigrane. Affirmant “que l’âme c’est pas donné à tout le monde”, il enferme son fils dans des discours sans nuances. Pour échapper à ce monde fermé, Tigrane abandonne les quelques objets auxquels il tient sur les bords de la falaise. Plutôt que de disparaître, Tigrane préfère revenir du pays des morts pour affirmer ses choix. S’affranchissant de l’emprise paternelle, il choisit de partir vers l’Italie, le pays de sa mère. Il choisit de grandir pour que les couleurs du monde ne disparaissent pas dans la nuit. 

  • Tigrane
  • Texte et  mise en scène : Jalie Barcilon
  • Prix Lucernaire 2018
  • Avec Éric Leconte, Soulaymane Rkiba , Sandrine Nicolas
  • Crédit photos: Pauline Le Goff
  • Jusqu’au 8 Décembre 2019  au Théâtre du Lucernaire
  • Tournée
  • 9 janvier 2020 – Théâtre de Jouy le Moutier
  • 2 avril 2020 – Théâtre Paul Eluard – Choisy le Roi 
  • 24 Avril 2020 – Théâtre – Chevilly Larue

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