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Sarah Doraghi du Théâtre du Lucernaire

Sarah Doraghi - Je Change de File   Sarah Doraghi – Ce sont tout d’abord des voix. Celles, familières, de Muriel Robin dont elle maîtrisait les sketchs à les réciter par cœur, de Francis Cabrel et de son amour à mourir qui la faisait tressaillir, puis celles, plus inattendues, des stars de séries américaines qui se déversaient depuis le poste de télévision. Ensuite, ça a été des mimiques, des tics et des gesticulations, qu’elle s’efforçait d’imprimer sur ses lèvres et son corps avec passion. L’histoire de Sarah Doraghi de l’Iran à la France se raconte ainsi : comme un coup du sort transformé en coup de foudre.

Pour un peu, on aurait presque les parfums de cannelle et de safran qui viendraient nous titiller les narines. On aurait presque aussi envie de se laisser emporter par tout un courant d’accents orientalisants et d’apprendre avec Sarah Doraghi  le « lexique » tout à fait pragmatique de la danse de ses ancêtres. Puis on se laisserait bercer comme elle par les récits de ses aïeules, qui confondaient toujours les pages de jolies comptines avec celles des livres d’Histoire à ciel moins clair, dans lesquelles les princes charmants sont avant tout des rois du pétrole. On les écouterait nous raconter les 5 000 ans d’histoire de la Perse, et l’actualité de l’Iran : ce genre d’histoires qui se déroulent un peu loin, qui parlent de guerres et de conflits entre nations, de géopolitique et de nœuds impossibles à désentortiller, ce genre d’histoires qui nous concerneraient presque, si l’on ne s’évertuait pas très consciencieusement à ne jamais y penser trop longtemps.

Sarah Doraghi - Je Change de File   Mais non, il ne sera rien de tout cela. Ou plutôt, pas tout à fait de cette façon. Il s’agira de porter un coup tendre mais franc aux clichés, de rejoindre les frontières pour mieux en révéler les spécificités, sans pour autant les estomper. Sarah Doraghi se souvient. Elle a dix ans, son premier vol sonne comme un premier envol. Téhéran / Paris, aller simple pour la sécurité, avec ses sœurs, sa grand-mère et sa tante, passeport iranien en poche, inconnu à l’horizon. Et il lui faudra du temps pour changer de file d’aéroport, pour accepter et rire des préjugés, pour mimer les airs si bien ancrés des deux côtés. Du temps aussi pour se défaire du cliché d’intégriste qui colle à sa carte d’identité, et pour dévoiler son portrait d’intégrée.

Sarah Doraghi – Tout à déclarer !

Il suffit de la suivre à la trace et de l’écouter durant une heure prendre son histoire personnelle à bras-le-corps. Ou mieux encore : il suffit de la regarder faire pour se laisser embarquer et prendre la file avec elle. En quelques tableaux mis en scène par Isabelle Nanty, évoquant des passages (d’un pays à un autre, d’un âge à un autre, d’un souvenir à un autre et d’une voix à une autre), Sarah Doraghi fait remonter toute une ribambelle de sons et d’attitudes d’un côté comme de l’autre de la file. Les accents de pays et des personnes qu’elle convoque, de la mère haute en couleur de sa meilleure amie à la sienne tout aussi bigarrée, ou encore de l’intellectuel au pilier de bar apprenant sa nationalité – et leurs réactions différentes sont aussi tordantes qu’immodérées –, elle revient sur ce regard parfois pesant qui a pu se poser sur la fille de réfugiés qu’elle était (ou comment passer de « la petite étrangère » à « la charmeuse des Mille et une nuits »), et sur les « clashs culturels » qui ne l’ont jamais mise KO, bien au contraire.

Car Sarah Doraghi a « la France d’en haut, d’en bas, de diagonale, et finalement tout entière » en elle, qu’elle fait sonner dans la moindre de ses gesticulations et sur le coin de ses lèvres, avec un sourire et des yeux rieurs qui ne la quittent pas. Et qui ne trompent pas : pour s’adapter, elle avoue avoir dû apprendre à feinter un peu, aiguiser ses réparties face aux idées convenues, se moquer des moqueries, et plus prosaïquement se goinfrer de saucisson et siroter tranquille quelques verres de vin. « À la française ! », en somme.

De part et d’autre de la douane, l’unique histoire qu’elle raconte, la sienne, est avant tout une histoire de sentiments. Si on la dit « citoyenne du monde », ce qu’elle clame, elle, c’est son droit à être citoyenne française (acquis en 2009), et si possible de la racine des cheveux jusqu’au bout des ongles. Changeant de file, son laissez-passer lui accorde surtout la liberté de faire l’une des plus jolies déclarations d’amour à un pays qui semble vivre en elle comme elle vit en lui. Changeant de file, elle se paie également le luxe de nous remettre avec elle sur le bon chemin.

Sarah Doraghi. Je change de file
Mise en scène : Isabelle Nanty et Sharzad Doraghi-Karila
Production Ki m’aime me suive
Crédit Photo : Cyrus Atory
Durée : 1h10 environ

Au Théâtre du Lucernaire du 30 juin au 27 août 2016, les jeudi, vendredi et samedi à 21h30

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