Théâtrorama

Seul en scène et auteur de son spectacle, Jean Hache livre une composition saisissante de l’ennemi juré de Mozart. Tour à tour blasphématoire ou se pâmant d’admiration pour le prodige dont il reconnaît la supériorité, il dissèque cette frontière ténue entre le talent et le génie en proposant, outre une réhabilitation de Salieri, une passionnante réflexion sur la condition d’artiste. Coup de cœur.

Musicien de commande de l’empereur d’Autriche, ce « mou de la coiffe » ainsi qu’il le nomme, professeur de Beethoven et Schubert, Salieri aura connu toutes les gloires, tous les triomphes. Adulé de l’aristocratie entière, il doit toutefois céder la place à un « monstre de foire », un « singe savant » dont pourtant « tout l’être n’était que musique, préoccupé seulement à mettre ensemble des notes qui s’aiment », Wolfgang Amadeus Mozart, ce trublion génial qui s’affranchit allègrement des codes de bienséance et des compromis et dont la musique touche toutes les couches sociales. Riche mais aliéné, il s’adresse de sa chambre d’asile à d’hypothétiques invités, grotesquement représentés par un trophée de chasse mais aussi à Dieu et bien sûr à Mozart qui n’a de cesse de le haranguer en lui assénant d’évidentes réalités sur le métier.

crédit photo André Bradin

Le délire comme valeur refuge
Jean Hache a écrit un texte brillant, stylisé, très « 17ème siècle », sans enluminure mais parsemé de saisissantes réparties sur le métier d’artiste. Son Salieri, tout d’aigreurs à peine contenues, force plus l’empathie, voire la pitié, que l’aversion. Croupissant dans cet asile dont le sordide se dispute à la décrépitude, métaphore de l’état même du personnage et que soulignent à la fois un décor décati et des vêtements qui ne fleurent guère la belle époque des mondanités impériales, il n’est que blasphème, concupiscence déchue et surtout solitude. Mozart vient de mourir et la haine de Salieri, assortie d’une admiration qui confine à la folie pure, n’a plus de répondant. Lucide de la futilité de son passé où courbettes et flatterie furent son lot quotidien, il ne peut plus trouver que le délire comme valeur refuge. Lui le courtisan fidèle jusqu’à l’obséquiosité mais qu’on aura vite oublié s’est fait damer le pion par ce débauché de Mozart qui fait la nique à qui ose émettre un bémol à sa musique. C’est l’anarchiste contre le politiquement correct. C’est l’audace opposée au consensus. C’est le talent face au génie. Combat perdu d’avance.

La mise en scène, bien qu’épurée, va réserver de beaux moments esthétiques par l’entremise d’éclairages (signés Roland Hergaul) qui embastillent le personnage dans les tréfonds de sa jalousie maladive. Sur scène, Jean Hache se réserve le rôle-titre. Il y est prodigieux. Avec sa diction parfaite et sa phénoménale capacité d’incarnation, cet immense professionnel des planches livre une composition saisissante. Si quelques rires ne peuvent être réprimés (car la drôlerie parvient à s’immiscer dans le propos), ils sont rapidement relayés par cette pitié que renvoie cet homme usé, poudré pour se donner encore un semblant d’illusion de gloire. Salieri abdique, dépose les armes dans une phrase couperet, péroraison à son propre ensevelissement discursif : « L’heure de la soupe : c’est avec la musique de Mozart la chose que je préfère ». Salieri s’éclipse sur son « Requiem ». C’est Jean Hache qui revient et récolte les bravos. Tout le drame de l’éternel second…

Saliéri, le mal aimé de Dieu
De et par Jean Hache
Mise en scène : Jean Hache et Roland Hergault
Avec la voix d’Emmanuel Ray (Mozart)
Du 1er juin en 28 août, du mardi au samedi à 18h30

Théâtre du Lucernaire
53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris
Réservation : 01 45 44 57 34
Site web

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