Théâtrorama

Roméo et Juliette revisité

Depuis la création en 2009 de sa propre compagnie, la Compagnie Chouchenko, Manon Montel, enchaîne la création des grands classiques. Après « Les Misérables » de Victor  Hugo, » Le Cid »  de Corneille…Après avoir mis en parallèle les trajectoires de Balzac , Hugo et George Sand dans « 1830 », elle reprend, dans une nouvelle mise en scène, « Romeo et Juliette »  de Shakespeare, créé en 2015. Mêlant danse, musique et texte, Manon Montel et son groupe de comédiens talentueux revisitent le texte du grand Will pour en donner une vision beaucoup plus libre et d’une grande modernité. 

Contourner les vents contraires

La paix semble être revenue et les rivalités enterrées dans Vérone, mais les deux amants éternels que sont Romeo et Juliette sont morts. Restent le questionnement sur la liberté des choix que l’on fait et l’emprise que l’on peut avoir sur le Destin. Plutôt que de privilégier la lutte ancestrale entre les Montaigu et les Capulet, Manon Montel prend le parti d’interroger la fatalité qui a présidé à la rencontre de ces deux amoureux  » nés sous une mauvaise étoile ». En commençant la pièce par la mort des amants, elle remonte le cours du temps et donne une autre lecture de la pièce.

Resserrant l’action autour des six personnages principaux de la pièce – Juliette, Romeo, Mercutio, Tybalt, la Nourrice et Frère Laurent – la mise en scène interroge l’attitude face aux vents contraires  qui président à la destinée des humains. Sur un plateau nu, avec un banc pour seul décor et quelques accessoires (le linceul, le poignard, la fiole de poison), les six comédiens nous embarquent au cœur de la passion et du mythe de Romeo et Juliette. Dans tous ses spectacles, Manon Montel fait appel à la musique, au chant et à la danse, ici s’y ajoute le combat entre les familles rivales réduites à un seul représentant de chaque côté. 

« Combattre la fatalité c’est combattre le temps, nous dit Manon Montel. Tout arrive trop tôt ou trop tard. Le hasard semble se jouer ironiquement des desseins des hommes. Le tragique repose sur cette inadéquation entre les hommes et le temps, alors que ceux-ci (notamment Frère Laurent) ont la prétention de le maîtriser ». La musique est le septième personnage qui incarne cette opposition. Samuel Sené qui a composé une œuvre originale pour violoncelle, accordéon, guitare et voix, met en miroir les rythmes dansants et funèbres et jouent sur le paradoxe en s’invitant joyeusement dans les scènes du bal et du caveau. Mêlant le réalisme et le fantastique, l’humour, voire la grivoiserie, côtoient le tragique. 

En dépit des libertés prises par l’adaptation, nous retrouvons la confrontation des registres de langues si chère à Shakespeare : envolées lyriques des amants face aux trivialités de Mercutio avec en écho les jurons de la Nourrice. Deux danses représentent de manière symétrique la nuit de noces et la mort des amants, l’union de l’amour et du macabre. Aussi riche et inventive soit elle, cette mise en scène vaut surtout par la rigueur de la direction d’acteurs qui ne laisse rien au hasard. Également musiciens, les six acteurs habitent le texte par une présence physique forte qui renforce les enjeux dramaturgiques.

En conservant les récits et les descriptions des événements et en les plaçant avant l’action, Manon Montel crée un effet de mise en abyme qui donne une fluidité cinématographique au drame en cours. Comme des contrepoints, la musique, le chant et la danse soulignent la fatalité et transforment les protagonistes en jouets d’un Destin aveugle et insensible. 

Dans les pièces historiques, se révèle le Grand Mécanisme du pouvoir sous jacent à l’ordre du monde et qui met en route la tragédie quand il s’agit des hommes. Il apparaît de façon moins évidente dans le traitement classique de cette pièce. Le resserrement de l’action et des personnages proposé par Manon Montel à la fois dans son adaptation du texte et dans sa mise en scène le montre également à l’oeuvre dans cette pièce où les jeux de pouvoirs politiques n’apparaissent pas de façon aussi évidente. Car Juliette et Romeo sont avant tout les victimes d’un ordre archaïque représenté par la religion, la famille et l’État. En soulignant dans une scène violente, cet aspect des choses, Manon Montel met en exergue la fragilité et la force de ces deux amoureux nés sous une mauvaise étoile et victimes du déterminisme inscrit dans le ciel. Partant de ce constat, que peuvent alors les amants contre les étoiles ? 

  • Roméo et Juliette
  • De William Shakespeare
  • Adaptation et Mise en scène : Manon Montel
  • Assistante à la mise en scène : Armance Galpin 
  • Avec Xavier Berlioz (Frère Laurent), Jean-Baptiste Des Boscs (violoncelle et Tybalt), Claire Faurot (accordéon et La Nourrice), Manon Montel (Juliette), Léo Paget (combat, guitare et Mercutio), Thomas Willaime (Roméo) 
  • Chorégraphie : Claire Faurot 
  • Musique originale : Samuel Sené 
  • Lumière : Arnaud Barré 
  • Costumes : Madeleine Lhopitallier 
  • Durée : 1 h 15
  • Jusqu’au 1er juin  au Théâtre Le Lucernaire 

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