Théâtrorama

On s’en fout qu’ça soit beau !

À celui de comédiens, préférons pour un temps le terme de commissaires d’exposition. À la scène, choisissons l’étroitesse de couloirs de musées ou celle d’un atelier d’artiste. Quant au public, plutôt que de le cantonner dans son rôle de spectateur, invitons-le à faire œuvre et à renverser le tableau pour pénétrer dans une histoire de l’art aussi déjantée qu’éclairée. « On s’en fout qu’ça soit beau ! », pourvu qu’on sache y mettre les mots.

« En ces temps d’appel au raisonnable et à la mise en veilleuse de l’accessoire et du superflu, il y a nécessité à rappeler que l’acte artistique est indispensable à nos vies. » En d’autres termes, il s’agirait de prendre l’art au pied des œuvres pour croquer la vie à pleine palette, et de bousculer – avec force autant que farce – quelque peu des codes si bien établis. En interrogeant les critères du beau et de l’utilité, du qui de l’artiste et du quoi de l’artefact, et en revenant sur les houleux débats du caractère discutable (ou non) des œuvres d’art (ou non), la compagnie Le Klou prend un malin plaisir à déboulonner des jalons trop bien vissés pour repenser la grande histoire de l’art, via l’art de raconter de petites histoires.

Dans un musée vivant, deux commissaires prennent donc l’histoire de l’art à rebrousse-toile. Ils se promènent dans le temps et dans les œuvres en détournant les courants et les notions, aidés par un assistant à la scénographie qui pourrait étonnamment se révéler être le seul et vrai artiste de l’affaire, qui bien heureusement s’ignore. Croquant par ici, cassant les croûtes par là, ils racontent les querelles et les accidents, les symboles et les chocs artistiques venant briser des siècles d’académisme, les discours creux et les peintures en relief, les manies des rats de vernissages et les trombines désœuvrées de tous ceux que l’art contemporain pourrait laisser circonspects. Et parce qu’ils ne sont pas à deux ou trois mises en abyme près, Jean-François Maurier, Rafael Batonnet et Sandrine Baumajs s’amusent à faire de l’art une véritable œuvre d’art.

Passe-passe et tabula rasa

Une heure et vingt minutes : c’est le temps nécessaire pour se laisser aller à l’art et laisser l’art aller tout seul. Pour plonger dans les figures mineures et majeures de courants réinventés. Halte aux pré-, post- et autres néo- qui ont envahi la pensée des petits et grands mouvements, ces commissaires d’exposition d’un autre genre choisissent de limoger quelques –ismes pour gratter sous les couches de peinture empilées par des siècles et des siècles de concepts et de théories artistiques. Si les accidents qui ont vu naître les différentes sensibilités sont les mêmes, ainsi que les fils tendus entre les unes et les autres, il convient d’ouvrir une nouvelle encyclopédie de l’art pour remettre de l’ordre dans tout ce joyeux bazar. Déconstruire un peu, pour mieux reconstruire et pour trouver les clés, comme un langage à librement s’approprier.

Car il appartient désormais au public de « faire partie intégrante de l’œuvre ». Mais bien souvent, celui-ci se retrouve aussi « désespéré » que Gustave Courbet sur son autoportrait. Il faut donc suivre ces pseudo-artistes qui « soulagent de la liberté encombrante de comprendre » et regarder l’art comme l’art nous regarde, avec ses pupilles dilatées et ses réseaux d’influences illimitées. L’œil neuf suit ainsi avec délectation la querelle des « Intéressants » et des « Sceptiques », louche sur le cercle des « Cataclystes », se retourne sur les « Rudimentaires » et chamboule ses conceptions face aux créations des « Çasuffistes », « Néoreadymadistes » et autres « Youplaboumistes ».

Perspicace, ce même œil reconnaîtra sans doute aussi sous les mythes des peintres du dimanche quelques légendes empruntées à la véritable histoire de l’art, verra apparaître Rembrandt, Monet, Manet, des toiles religieuses aux peintures sur le motif, jusqu’aux pionniers de l’abstraction, des Braque « qui tombent », des Pollock « qui défoulent », des Klein « qui s’étalent » ou encore des César qui en ont fini de se consommer. Et il apprendra à se fier à ses propres émotions en matière d’art, que ce soit devant ou derrière le tableau.

On s’en fout qu’ça soit beau !
Conception et mise en scène : Jean-François Maurier
Écriture et jeu : Sandrine Baumajs, Rafael Batonnet et Jean-François Maurier
Lumière : Pierre-Émile Soulié
Accessoires et machines : Sophie Berger et Grégoire Danset
Production : Compagnie Le Klou
Crédit Photo Dominique Chauvin
Au Lucernaire du 9 décembre 2015 au 30 janvier 2016, du mardi au samedi à 21h

 

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