Théâtrorama

Marie Tudor

Incontestablement, le projet était ambitieux. Adapter ce mastodonte hugolien dans l’intime théâtre du Lucernaire relevait d’un pari osé, voire, passez-nous l’expression, assez casse-gueule. Hélas, après un début rythmé, Marie Tudor s’épuise à brasser beaucoup d’air, et nous de passer d’Eole à Morphée…

Au Lucernaire, on aime sortir des sentiers battus et faire découvrir des trésors à son public. Cet automne, la scène du Théâtre Noir se pare de rouge sang, traçant les amours contrariées de Marie Tudor, reine passionnée et cruelle… Eprise de son amant Fabiano Fabiani, la reine Marie reste sourde à l’injonction de son conseiller, Simon Renard, voulant organiser un mariage entre l’Angleterre et l’Espagne. Pour arriver à ses fins, il va utiliser la jalousie d’un homme du peuple, épris, tout comme Fabiani, de Jane, roturière ignorant ses origines nobles.

Un trône, une couche, des murs tendus de pourpre. On est dans l’antichambre du pouvoir et des passions, si chers à Victor Hugo qui tonnait contre les Phèdre, les Titus et autres personnages tragiques condamnés à pleurer sur le devant de la scène. « S’il se passe tant de choses dans l’antichambre, mais que l’on nous y emmène donc ! ». Eh bien, grâce à tonton Hugo, nous y voilà. Même qu’au début, c’est passionnant : on nous entraîne dans les ruelles de Londres où se jouent un amour sincère, mais incestueux entre Jane, la pure, et Gilbert, son père adoptif. Un meurtre crapuleux dans le fog anglais et un complot ourdi dans l’ombre, le tour est joué. Quant au metteur en scène, Pascal Faber, il a pris le parti d’une sobriété adaptée au format du Lucernaire, ce qui en fait une première partie réussie. Mais cela était sans compter sur les dieux capricieux du théâtre.

La Perfide Albion prise dans des moulins à vents
Car plus l’intrigue va grossir, plus le drame hugolien va gagner en inertie jusqu’à plomber la pièce. Que de chemin tortueux, de circonvolutions pour arriver à une fin prévisible ! Si le jeu de Gilbert est impeccable, on croit malheureusement beaucoup moins à l’ambigüité de Fabiani que l’on aurait aimé plus agressif, plus latin en somme, pour croire vraiment à l’attachement déraisonnable de la reine. Il manque ce je-ne-sais-quoi de charismatique aux personnages. C’est là qu’Eole se met à souffler dangereusement : Marie Tudor, ton moulin va trop vite… Pendant ce temps, sur scène, on brasse de l’air, on soupire, on s’arrache les cheveux, on se torture : Fabiani doit mourir, mais la reine-dont on admirera le costume permettant un extraordinaire jeu de manches- trop attachée à son amant, veut lui sacrifier Gilbert. Alors Jane soupire, le public aussi. C’est le palais des vents…

Des tours de Londres, on passe aux plaines venteuses de la Hollande. On aimerait plus de passion dans les cris des acteurs, on aimerait quelque chose de plus viscéral dans l’affrontement de Jane et de la reine… Marie Tudor, ton moulin va trop vite… Tout se meurt sur scène, mais à une vitesse lente, et on aimerait en finir. Autre souci de l’horaire tardif de cette pièce, difficilement respecté, le désespoir du francilien ne vivant pas intra muros qui voit l’heure tourner, et ses chances de d’attraper son RER diminuer… Et de se désintéresser sérieusement de pour qui sonne le glas, pour se perdre dans de bases considérations horaires… Marie Tudor, ton moulin va trop vite… Et si, au lieu d’accuser les moulins à vents, on en venait à se dire tout simplement que la pièce de Victor Hugo est datée, en dépit d’une adaptation modernisée ? Et que, malgré toute l’affection que l’on peut avoir pour l’intimité du Lucernaire, il manque l’espace et la grandiloquence nécessaires pour traduire la démesure de ce drame hugolien recélant bien des richesses.

[note_box]De Victor Hugo
Mise en scène : Pascal Faber
Avec Pierre Azema, Florence cabaret, Stephane Dauch, Pascal Guignard, Frédéric Jeannot, Florence Le Corre, Sacha Petronijevic, Flore vannier-Moreau[/note_box]

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