Théâtrorama

« Blanche la mer et blancs les ferries
Blanches nos mains dans le vent
Et blanches les cendres dans le ciel tout blanc
Et blanc, tout sera blanc… »

La route défile, direction la mer. Un voyage entre un père et sa fille adolescente d’une douzaine d’années. Dans leurs poches, silences et solitudes s’entrechoquent, lourdes des souvenirs d’une maman qui est morte. Dans leurs paroles, ces petits riens qui les relient au quotidien. Et dans ses yeux de gamine, l’envie féroce de prendre les tempêtes à bras le corps pour garder papa du côté de la vie. Et laisser enfin maman s’envoler.

Écrit et mis en scène par Jacques Descorde, « Maman dans le vent » se présente comme un ensemble de séquences ordonnées de 15 à 1. La séquence de fin n°15 a été écrite d’un seul jet. L’auteur l’a ensuite « rangée au fond d’un grand tiroir et a attendu que se tisse et s’entremêle le fil rouge de l’histoire de ces deux personnages». Les quatorze séquences précédentes sont arrivées deux ans plus tard. Est-ce une manière de redonner du temps au temps ? Ou de partir d’une fin tangible pour ouvrir tous les débuts possibles?

Entre-deux
Sur la scène, une scénographie minimale. Un no man’s land sobrement quotidien et ordonné : lit d’enfant, tabourets, robe rouge suspendue. Un grand écran blanc en fond de scène accueille pendant la pièce des images de Bruno Dumont, Jean-Pierre Améris, Wim Wenders ou encore Philippe Lioret. Une autre façon de se déplacer ou de remonter le temps.

Des dialogues courts et percutants ancrent le drame intime de chaque personnage. Si les jeux complices ou les sensations partagées en bord de mer traduisent sincèrement l’amour entre le père et la fille, ils ne mettent pas à distance la tension sourde qui les relie. La douleur de la jeune fille face au décès de sa mère nourrit la colère qu’elle projette contre un père qui ne tient plus à la vie. L’écriture en spirale de Jacques Descorde pousse graduellement les personnages dans leurs propres retranchements. Comme percutés par les mots, les carapaces finissent par se fendiller, puis par éclater, laissant place à l’indispensable travail de deuil.

L’opposition entre monde intérieur et extérieur est soulignée aussi par le traitement des éclairages. Plusieurs lampes à lumière froide, contrôlées en direct par les comédiens depuis la scène, déterminent les lieux de l’action –bord de mer, chambre d’hôtel, restaurant, boutique de vêtements- mais aussi les différents états intérieurs que traversent les personnages. Ce choix évite le réalisme et permet d’aborder le deuil et la perte avec distance et élégance. Comme une présence tangible de la maman, une veilleuse d’enfant, allumée du début à la fin du spectacle, change de couleur au gré des séquences.

Solenn Denis campe une adolescente pétillante qui s’empare des mots et des actions comme elle croque dans la vie. Elle explore avec beaucoup d’humour ce rapport brut et frontal au monde, souvent caractéristique de l’âge. En contre-point, cet engagement donne aussi accès à toute la profondeur et la violence de ce personnage, qui hurle, danse et trépigne quand elle touche de trop près à ses limites.

Face à elle, Jacques Descorde, également comédien dans sa mise en scène, incarne avec sobriété et pudeur un papa au souffle court, à la vue restreinte, aux déplacements douloureux et à la parole écorchée.
Passant de la parole du père à celle de la fille, on entre à petits pas et on circule en douceur dans l’intimité de cette histoire, qui loin d’affirmer une vérité toute faite sur le tabou de la mort, l’aborde avec justesse, tendresse et simplicité. Ce spectacle vibrant nous laisse la gorge serrée. Il nous faut un certain temps pour descendre de la salle du Paradis du Lucernaire. Et revenir sur Terre, grandi.

[note_box]Maman dans le vent
Un texte écrit et mis en scène par Jacques Descorde
Assistante à la mise en scène : Nadège Cathelineau
Avec Solenn Denis et Jacques Descorde
Costumes : Valérie Paulmier
Production : la Compagnie des Docks
Durée : 50 minutes[/note_box]

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