Théâtrorama

Ils ont tous pris un peu de leur père, même s’ils détestent qu’on le leur fasse remarquer. C’est que chacun s’est attaché à fuir la réalité : le benjamin est devenu magicien, l’aîné a préféré le chemin des barreaux de prison à celui de la lumière du jour et, entre-deux, le dernier frère écrit des polars sous un pseudonyme aux consonances américaines, vaguement autobiographiques. Ils n’ont peut-être pas plus de traits de leur mère qui se meurt dans l’envers du décor, déjà absente à l’heure des retrouvailles entre frangins.

L’occasion de la réunion, comme un accroc sur les lignes opposées d’une histoire qu’ils ne partagent plus, pourrait bien être une seconde chance. Il faudra aux trois frangins tenter de raccorder des morceaux de passé, des traces de souvenirs, pour que se remplisse à nouveau la balance du présent. Et chacun d’entre eux devra sans s’en rendre compte trébucher et peser pour qu’un équilibre se trouve à nouveau. Le prétexte de la rencontre – à moins qu’il n’en cache un autre – est un message reçu : « Débarquez illico. Mère au plus mal. » Anonyme et fragile, il amène les frères dans un point de chute qui l’est tout autant : une demeure familiale vieillie et perdue au milieu d’un petit village, asphyxiante dont les fenêtres ne s’ouvrent pas, dépouillée mais dont chaque meuble révèle pourtant un mince indice de vie.

Intérieur sombre. Au centre, un tabouret renversé sur un sol sale. Accrochée au mur, une horloge indique le temps réel. Et il y a un évier crasseux et une gazinière inutilisable, pleine de graisse et dite « dangereuse », pour tout élément de cuisine. Une odeur de moisi prend d’emblée à la gorge quiconque pénètre dans cet espace esquinté et « bloqué », sauf quelques frottements de cigales au loin et le souffle léger de l’agonie de la mère hors scène. C’est pourtant dans ce huis clos borné qu’êtres et temps devront se rejoindre, voire s’emmêler. Dans le coin de la pièce, une petite commode d’angle contient les « rêves de Chine » d’une mère dont le goût du voyage et d’exotisme s’est toujours contraint à sa seule imagination. L’essentiel de leurs histoires – celles de la mère et du père, des frères et des deux personnages féminins qui feront bientôt le lien entre eux – s’est écrit dans la distance et dans l’oubli.

« Trinquer aux souvenirs, au présent et à l’oubli »
La nouvelle relation entre Léo le taulard, Jipé l’écrivain et Philippe le magicien se grave en creux et reformule ce qu’ils ont été au bénéfice de ce qu’ils sont devenus. Minces, les traits qui les unissent à un père d’origine allemande, « séducteur, joueur et buveur », un peu des trois qu’ils renient pourtant tous. Cassant, le fil de leur chronologie au moment de dater précisément le moment de leur séparation. Il y a « une quarantaine d’années » ou peut-être moins, comme si c’était hier. Et pauvre, leur parole à l’instant des retrouvailles. Tout passera par des gestes et des corps à corps parfois violents : on danse un peu, on boit beaucoup, et on se cogne surtout, aux murs et aux hommes, comme on agite et bouscule des parts de mémoires pour les remettre en commun.

Celle qu’ils n’ont pas oublié et dont ils ont tous été amoureux, Gaby, se présente bientôt face à eux, réelle ou fantasmée, à rejouer pour eux une ancienne partition. En miroir, Muriel, l’assistante et compagne de Philippe, passera de l’un à l’autre pour dérouiller les origines et ramener « le bon vieux temps » à aujourd’hui. La mise en scène de Jean-Paul et Lou Wenzel fait glisser ces deux femmes, tantôt séductrices et espiègles, tantôt plus graves, l’une souvenir, l’autre ancrage, d’un point à l’autre des figures formées par les frangins, entre ligne, triangle et cercle, déstructurant puis reconstituant l’ensemble pour lui chercher et lui redonner un sens.

Un bal animal reprend donc des années après s’être arrêté, mais le rythme reste inchangé. Il s’appuie sur un bras de fer soutenu entre Jean-Paul Wenzel qui a également écrit la pièce, Jean-Pierre Léonardini et Philippe Duquesne, amis à la ville, frères sur scène. Tous passent tour à tour d’élément à chef d’un orchestre qui se sert de la fiction et des parenthèses de souvenirs pour recouvrer un présent authentique.

Frangins
De Jean-Paul Wenzel
Mise en scène de Jean-Paul Wenzel et Lou Wenzel
Avec Philippe Duquesne, Jean-Pierre Léonardini, Jean-Paul Wenzel, Hélène Hudovernik et Viviane Théophilidès
Musiques et sons : Philippe Tivillier
Lumières : Thomas Cottereau
Crédit Photo Benoit Fortrye
Au Lucernaire du 16 août au 11 octobre 2015, du mardi au samedi à 19h et le dimanche à 15h

 

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  1. Je ne me lasse pas de vous lire

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