Théâtrorama

Tout en haut du théâtre du Lucernaire, existe une salle qui se nomme la salle Paradis. Dans cette salle de soixante-dix places au plus, seule en scène Mylène Wagram, une magnifique comédienne tout en mouvement, franchit allègrement la ligne pour nous faire (re) – découvrir la poésie de Léon Gontran Damas, [un] nègre [qui] tient à sa qualité et à son état de nègre, ainsi que l’affirme le poète Robert Desnos qui a préfacé Pigments, son premier recueil de poèmes paru en 1937.

Il se nomme Damas, poursuit-il. C’est un nègre. Voilà qui fera dresser l’oreille à un certain nombre de civilisateurs qui trouvent juste qu’en échange de leurs libertés, de leurs terres, de leurs coutumes et de leur santé, les gens de couleurs soient honorés du nom de « Noirs ». Damas refuse le titre et reprend son bien.

Né en 1912 à Cayenne, en Guyane, Léon – Gontran Damas étudie d’abord en Martinique, puis en France où il se fixe à partir de 1929. C’est là, dans les années 30, qu’il rencontre Senghor et retrouve Césaire qui fut son condisciple à Fort-de-France. Leur collaboration à la revue L’étudiant noir marquera les débuts du courant de la Négritude.

L’ombre de la négritude
Parallèlement à son activité d’écrivain, Damas conduit une activité politique qui le mènera sur les bancs de l’Assemblée Nationale de 1948 à 1951. À la fin de sa carrière politique, il consacrera son temps à défendre et à faire connaître aux États-Unis et dans la Caraïbe les valeurs de la Négritude. Nommé professeur à l’université Howard de Washington, il y finit ses jours en 1978.

Des trois mousquetaires du courant de la Négritude, Léon – Gontran Damas est sans doute le plus discret. Souvent occulté par la célébrité d’Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, on oublie qu’il fut le premier à clamer haut et fort les valeurs nègres, dans une poésie en réaction à l’oppression du monde blanc et empreinte de rythmes asymétriques et d’humour.

Pigments, Névralgie, Black Label et Veillées Noires. S’appuyant sur des textes issus de ces quatre œuvres, Frédérique Liébaut , metteuse en scène du spectacle, tisse les mots pour les mettre en perspective et en tirer une direction. Se dégage alors toute la singularité du parcours de Damas : la solitude dans des villes chaotiques, le chagrin de la marginalité et enfin la révolte et le cri poussé dans le fracas du monde pour affirmer ce que l’on est totalement. Malgré l’exil, le froid, le déracinement et la fuite dans l’alcool.
La scène est un espace dépouillé, occupé par une structure en bois qui se transforme en terrasse, en dessous ou en palissade de maison, en bateau ou en rue déserte. La lumière – créée par Nathalie Lerat, formée d’abord au cinéma – et la bande sonore (Damien Bouvier, lui aussi formé au cinéma) sont des décors à part entière qui, selon les moments, déterminent l’intérieur ou l’extérieur, évoquent les rues humides de Paris ou la vie dans les communes de Martinique ou de Guyane. D’un texte à l’autre, les mots de Damas reflètent une poésie existentielle et se font prophétie. Ils donnent à voir loin et nous ouvrent vers l’héritage porté par les combats futurs d’un Martin Luther King ou plus proche de nous d’un Nelson Mandela.

Les poèmes se croisent, s’interpellent, se répondent en un long monologue dit par Mylène Wagram. Elle pénètre, dos au public sur un rythme lancinant, martelant le sol de ses pieds nus. La voix s’enroule, murmure, vitupère ou éructe. Le corps est frêle et pourtant jouant avec son regard, soulignant de ses mains fines chaque mot, elle porte avec une énergie à son maximum tout l’univers du poète.

Avec tendresse, elle évoque le village, les contes à la veillée, l’innocence et les deuils de l’enfance. Elle virevolte pour dire la rencontre avec le jazz et la tristesse de l’exil. Elle raconte avec humour les ronds de jambe dans les salons, la femme conquise et déjà perdue. Elle hurle les difficultés de la marginalité et enfin la révolte qui finit par faire de la couleur d’une peau un étendard vers des valeurs plus grandes, plus larges où le désespoir devient enfin le souffle de la vie et de la liberté.

Tout est beau, sensible et mis en scène avec élégance dans ce spectacle qui lance aussi l’année des Outremers en France. C’est au Lucernaire, à Montparnasse quartier de Paris cher aux surréalistes et aux frères de la Négritude.

Léon Gontran Damas a franchi la ligne
Textes de Léon – Gontran Damas
Mise en scène : Frédérique Liebaut
Avec Mylène Wagram
Voix de Mohamed Rouabhi et Jeff Bracco
Création lumières : Nathalie Lerat
Création sonore : Damien Bouvier
Costume : Dominique Louis
Création musicale : Jules Merleau-Ponty
Du 5 janvier au 27 février
Du mardi au samedi à 19 h

Théâtre du Lucernaire
53 rue Notre dame des Champs, 75006 Paris
Réservations: 01 45 44 57 34
site web

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  1. Salut l’artiste,
    j’ai été captivé par cette maitrise de l’espace et surtout par les jeux de lumières et d’ombres qui « comme qui dirait » ouvre sur une troisième dimension et fait surgir la profondeur,la vie et l’âme du texte.
    Bonne continuation

    mapoupou / Répondre

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