Théâtrorama

Même si « Le marchand de Venise » est classée parmi les comédies de Shakespeare, cette pièce en est sans doute la plus ambigüe. Car au-delà du genre, le personnage du juif Shylock, tourmenté en raison de son appartenance religieuse, pose problème.

Créant un univers intemporel, malgré les costumes qui rappellent une époque, la mise en scène de Pascal Faber est très fine et se concentre sur l’histoire racontée par Shakespeare, en évitant les pièges du démonstratif. S’appuyant sur le jeu nuancé et retenu de Michel Papineschi qui en est le magnifique interprète, il fait de Shylock le « caillou » dans la chaussure d’une société qui se verrait bien fonctionner entre gens du même monde, comprenez uniquement entre chrétiens. On découvre alors le tragique caché entre les lignes du texte, dans des jeux de pouvoirs pervers, qui mettent à mal les ressorts de la comédie.

Antonio, un riche marchand de Venise, décide d’emprunter trois mille ducats à l’usurier juif Shylock afin d’aider son ami Basanio qui souhaite conquérir la riche héritière Portia. Comme les autres prétendants, Basanio doit se soumettre à l’épreuve imaginée par le père de la jeune fille : choisir entre trois coffrets d’or, d’argent ou de plomb. Basanio remporte l’épreuve, mais il apprend qu’Antonio ne peut rembourser en argent sa dette. Trahi dans sa propre maison par sa fille qui s’enfuit avec un de ces chrétiens qui méprisent son père, Shylock exige en vertu du contrat de « se payer sur la bête » et qu’une livre de chair soit prélevée sur le corps de son débiteur…

Une comédie, oui mais…
La mise en scène de Pascal Faber fait de la figure du Juif Shylock la pierre d’achoppement qui oblige au questionnement. Le bonnet rouge imposé aux juifs du « geto » lorsqu’ils en sortent les signale comme différents. Ils sont potentiellement les victimes désignées à l’arrogance de toute une société de seigneurs qui jouissent de l’impunité. Shylock, en réclamant uniquement « son billet » à savoir la livre de chair qui le remboursera, mais fera mourir Antonio, inverse un temps ces jeux de pouvoirs.

En mettant au centre les personnages de Shylock et d’Antonio, Faber met aussi à jour les rapports de dépendance sous-jacents dans toute la pièce : entre Portia et sa servante, entre Antonio et Basinio dépendant de l’argent de son ami, de Portia obligée d’obéir à son père mort, en soumettant ses amoureux à l’épreuve du coffret… Ici la relation dominant/ dominé devient un jeu de dupes où chacun se tient par la barbichette quelle que soit sa position.

Au-delà de cette direction d’acteurs pleine de finesse, la mise en scène joue aussi sur une scénographie astucieuse qui détourne l’étroitesse du plateau. Venise vit en creux dans une coulisse occultée par un rideau noir et représente l’extérieur alors que toute l’action se déroule dans les intérieurs (maisons, tribunal) à l’avant-scène. Devenant aussi importante que la partie visible du plateau, la coulisse permet ainsi de faire exister l’occulte, le caché et le secret. La création lumière inventive et précise de Sébastien Lanoue travaille au plus près des corps. Les personnages, surgissent de l’ombre, deviennent inquiétants alors qu’une lumière dorée joue les oppsositions et souligne les scènes de comédie.

À la fin de la pièce, en perdant contre Antonio, l’usurier a perdu son bonnet rouge de juif et a été contraint à la conversion. Les amoureux sont tout à leur joie. Surgissant de l’ombre, le visage des deux ennemis reflètent la même défaite et révèlent une vérité qui perce les apparences : la victoire transitoire qui peut échapper à tout instant aux humains. Dans cette perspective, le grand mécanisme des dominations est le seul qui gagne à tous les coups. Il est tapi dans l’ombre et attend patiemment son heure.

Le marchand de Venise
De William Shakespeare
Adaptation Florence Le Corre et Pascal Faber
Mise en scène : Pascal Faber
Lumières : Sébastien Lanoue
Avec Michel Papineschi, Philippe Blondel, Séverine Cojannot, Frédéric Jeannot, Régis Vlachos, Charlotte Zotto
Durée du spectacle : 1 h 30 environ
Crédit photo: Julien Bielher
Du 19 Novembre 2014 au 4 Janvier 2015 au Théâtre du Lucernaire
Du mardi au samedi à 21 h 30 – Dimanche à 17 h

 

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