Théâtrorama

Le gorille est grand singe des forêts d’Afrique équatoriale, informe le Robert, mais le mot gorilla d’après un mot grec désignait à l’origine des êtres humains velus, avant de désigner ces hommes baraqués qui servent de gardes du corps au Président de la République ! De la forêt africaine à la cage dorée de l’Académie , tel est le parcours du personnage de la pièce écrite et mise en scène par Alejandro Jodorowsky et intitulée Le Gorille.

Habillé, plutôt élégamment, d’un pantalon, d’une veste queue de pie, d’une chemise et d’une cravate, ce gorille arrive sur le plateau, précédé d’une musique joyeuse. Il vous serre la main, vous salue et vous demande comment vous allez. Après avoir vidé la moitié d’une bouteille de gnôle, il est là, nous dit-il, pour raconter sa vie devant l’Académie, une noble assemblée de savants et de spectateurs venus assister à sa conférence. En dépit de son élégance vestimentaire, le personnage est bien étrange. Il se déplace en marchant sur les côtés, a les pouces des mains rentrés et plus courts que ceux des humains et même s’il parle un français parfait, il interrompt ses discours de cris inarticulés et vous regarde d’un drôle d’air. Et pour cause, le conférencier est né au fin fond d’une forêt africaine et appartient (appartenait ?) au groupe de ces grands singes que l’on nomme gorilles.   

Du gorille à Darwin

“ Rapport pour une académie” est un texte écrit par Franz Kafka et raconte l’émouvante histoire d’un gorille arraché à sa forêt africaine et enfermé dans un zoo. Pour échapper à son enfermement celui-ci finit par acquérir le langage et par s’adapter à une société humaine qui finit par l’écraser. 

En adaptant le texte, Alejandro Jodorowsky écrit une fable qui porte un regard caustique sur la société moderne qui enferme l’humain et le vivant dans des stéréotypes de réussite sociale où le paraître finit par gommer les différences. Au prix d’efforts intenses le gorille a acquis le statut d’homme qui le conduit à prendre conscience de l’absurdité de la vie humaine, après avoir trouvé cette seule issue : cesser d’être un singe pour ne plus rester collé aux barreaux de sa cage.

En déroulant son histoire, le gorille nous ramène à nos propres limites, à notre volonté de domination, à l’abandon de ce qui nous rattache à la terre et au vivant. Peu à peu, l’histoire du gorille dessine notre propre cheminement, celui qui nous a conduit vers une verticalité qui a modifié notre cerveau et notre approche du monde. Se fondre dans le paysage de la jungle humaine, revient à quitter la douceur et l’ombre tutélaire des arbres pour les remplacer par des lois, des institutions et des morales qui s’empressent de rejeter tout ce qui n’appartient pas à l’homme. 

Jouant de toutes les facettes d’un jeu physique qui allie le mime, le clown, le music hall, Brontis Jodorowsky porte ce texte d’une façon remarquable et avec une grande générosité. Durant plus d’une heure, l’acteur n’oublie jamais l’animalité de son personnage pour mieux souligner son engagement sur le chemin de l’humanité. Le jeu s’affine et traduit dans le corps qui se tasse, le regard qui se brouille la désillusion et la tristesse qui en découle. L’enthousiasme du début qui rendait les apprentissages drôles et l’envie d’apprendre valorisante laisse peu à peu la place à une lucidité âpre. “Qui êtes-vous pour me récompenser ? Qui a dit qu’appartenir à votre institution est une récompense ?” hurle le gorille aux membres de l’Académie.   

Pris dans un labyrinthe de problèmes sans solutions, le voilà transformé en une île qui se heurte à d’autres îles, alors qu’il ne lui reste qu’un fragment de ciel avec, sous les pieds, juste un peu de sa terre d’autrefois. Son cri nous renvoie à notre atroce solitude, où loin de la conscience du corps, nous restons perdus dans les méandres de ce que l’on appelle éducation. À moins conclut Jodorowsky que la conscience ne vienne occuper chaque cellule de notre corps. 

“Le Gorille” parle de cet effort de s’intégrer dans un monde verrouillé qui rejette l’Autre, qui tolère certaines personnes tout en les méprisant et qui ressemble au nôtre. Après neuf ans de tournées en France et à l’étranger, ce spectacle à ne pas manquer, revient au Lucernaire pour réveiller nos consciences endormies.

  • Le Gorille
  • D’après Franz Kafka
  • Texte & Mise en scène : Alejandro Jodorowsky
  • Avec Brontis Jodorowsky
  • Traduction: Brontis Jodorowsky
  • Musique : Alejandro Jodorowsky
  • Lumière: Arnaud Jung et Jean-Michel Bauer
  • Costume : Élisabeth de Sauverzac
  • Prothèse : Sylvie Vanhelle
  • Assistante à la mise en scène : Nina Savary
  • Durée : 1 h 10
  • Jusqu’au au 3 Novembre – Du mardi au vendredi 21 h- Dimanche à 18 h au Théâtre du Lucernaire

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