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La vie bien qu’elle soit courte

La vie bien qu’elle soit courte1Un homme – qui en joue des dizaines d’autres. Une femme – qui en joue des dizaines d’autres. L’architecte Stilianov – qui ne joue que lui seul, à moins que, entêté dans son rôle, il ne fasse que passer à côté de sa vie. Une mer d’immeubles autour d’eux, quelque part en Bulgarie. Des flaques sur lesquelles l’architecte se met à bondir. Et le bouton de son pantalon qui saute à son tour sans prévenir, laissant le bâtisseur dépiécé, slip et guiboles à découvert. L’intrigue ne tient qu’à un fil et son déclencheur est aussi absurde que le dessin de sa chute est cruel.

L’architecte Stilianov est un homme de peu de mots. Un homme et une femme aux voix et gestes automatisés dressent son portrait à sa place. C’est bien simple : tout file droit. Aussi droit que les colonnes de bâtiments dont il trace au quotidien pans et plans. Sa vie semble « normale » ; les saisons passent et il suit leur courant. Mais ce n’est peut-être pas aussi simple que cela : tout s’élève en fait dans les hautes sphères. Aussi hautes que les toitures qu’il conçoit. Lorsqu’il pose règles et équerres, il se rend à l’opéra ou à des vernissages d’expositions. Il aime la grande musique et les grandes toiles, la grande scène et le grand écran. Il passe son temps comme cela, trajets directs de Beyrouth à Avignon, au volant de sa Lada. Et c’est là que tout se complexifie vraiment : reclus dans sa géométrie invariable, l’architecte s’est toujours tenu aux angles. Tellement derrière tous ses projets qu’il n’a jamais pensé à passer devant pour se mettre en lumière. Transparent, l’architecte, un homme fait ombre chinoise.

L’architecte Stilianov devient malgré lui un homme de peu de style. Un matin, il doit présider une commission d’agrément pour la construction d’un nouveau complexe de cinq bâtiments. Sans trop expliquer sa pensée, il décide de s’y refuser. Entre boue et bitume, il s’empresse d’aller apporter son veto à l’entreprise, ce qui signera dans le même temps l’arrêt de mort de son ancienne vie. Finies les droites et les élévations, pour cause de bouton qui se fait la malle, l’architecte se voit contraint de prendre la tangente. Direction le ras des pâquerettes, mains droite et gauche retenant sa braguette pour éviter à ses fesses de prendre l’air, partant à la rencontre des habitants des immeubles qu’il construit, masse invisible venant soudain hurler dans ses oreillettes.

Épingles et quiproquos

Tout architecte qu’il est, voici Stilianov obligé de sonner à toutes les portes pour obtenir un Graal qui ne vient pas, faute de poser la bonne question, de tomber au bon moment, ou de rencontrer la bonne personne. L’animal solitaire, dans les méandres d’un décor modulaire qui va de cages en seuils, se frotte pour la première fois aux désillusions de la classe populaire et enchaîne à son tour les déceptions. À défaut de pouvoir mettre la main sur une épingle salvatrice, il la garde sur son bas-ventre et, de situations ridicules en expériences pathétiques, il est pris au mieux pour un fou ou un voleur, au pire pour un violeur. Confronté à son exact reflet inversé et à un jeu de vases non communiquant, l’homme ne fait pas que perdre son pantalon, mais finit par bel et bien perdre la raison.

En bout de course, il atterrit dans un atelier où chaque service se distingue par son inutilité et par une compression de personnel. Il a besoin de fil, d’aiguille et d’un autre bouton, il n’obtiendra ni matériel, ni réparation. Il se retrouve cœur et moteur d’une critique sociale féroce exposée par Stanislav Stratiev. Car la machine qui l’emporte, qu’il a contribué à ériger, ne recoud rien. Il est en plein rouage d’une chaîne du vide, où ceux auxquels il se confronte sont autant des victimes que des voix de conscience. À chaque nouveau visage, son lot de quiproquos. À chaque nouvelle avancée, une boucle infernale qui reprend, le forçant en retour à l’immobilité.

Stanislav Stratiev fait de lui un nouveau Job à affronter des épreuves, un héros de mythologie moderne coincé dans son labyrinthe, ou encore un Sisyphe tiré vers l’arrière par un rocher imaginaire. Sur la scène de Sophie Accard et de la compagnie C’est-pas-du-jeu, sorte de Tati sans chapeau, il est si bien habitué à tout contrôler de l’espace extérieur qu’il se fond finalement mal au décor et qu’il perd le contrôle de lui-même. Perdu dans son système comme perdu dans sa langue – du bulgare qui résonne au silence. Parce qu’il n’est pas plus d’architecte que de pantalon qui tienne, le chemin initiatique sera celui d’une mise à nu, dévoilant l’absurde dans le rocambolesque, et le dramatique dans l’infime.

La Vie bien qu’elle soit courte
De Stanislav Stratiev
Traduction de Catherine Lepront
Mise en scène de Sophie Accard
Avec Sophie Accard, Tchavdar Pentchev et Léonard Prain
Musique : Cascadeur
Scénographie : Blandine Vieillot
Lumières : Sébastien Lanoue
Costumes : Atossa
Pruduction C’est-pas-du-jeu
Crédits photo : ciec’estpasdujeu
Au Lucernaire du 23 mars au 7 mai 2016 du mardi au samedi à 19h

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