Théâtrorama

Elle se tient là, visage clos et teint diaphane, jambes maintenues dans l’obscurité et corps perché en bord de scène comme enclos dans une cage. Elle fredonne bientôt, vocalise ce qui reste d’un pépiement. Elle, effacée et transparente, et son ombre derrière elle dont le profil bouge à sa place. Elle est mère, oisillon chétif, chimère ; ses mots flottent, s’étouffent, tranchent. Elle se tient là, au tout début, ou à la toute fin, de son histoire de clés.

Sur une chaise haute, rouge, une femme raconte, corsetée dans un imperméable couleur peau. Seules ses mains dépassent, aussi blanches que ses cheveux, et ses sandales d’été aux pieds, qui la conduisent rarement au centre de la scène, rarement en pleine lumière. Elle parle à l’écart, presque en aparté d’un bout à l’autre de son histoire, à distance des autres comme séparée d’elle-même. Elle se dit condamnée, accusée, punie – elle se déverse, légère, au présent, puis crie, sous un masque soudain grave, au passé.

Cette mère entame une longue litanie, sculpte les mots de son drame personnel devant un tribunal collectif. Son texte cisèle, accentue, module et rebat, mais se libère sans ponctuation. Elle se délivre et s’enchaîne avec la scansion sans pause ni emphase d’une écorchée lacérant à son tour langue et images. Elle fait de chacune de ses phrases une clé assassine et illusoire, ouvrant sur des événements qui « s’enclenchent mal ».

Figure tragique
L’espace pourrait être le fond d’un puits déjà tari, ou celui d’un lieu intime qui déborde. C’est une impasse. Nathalie Akoun se récite comme elle se cherche une place à occuper, une marche à entamer, un souffle d’air à retrouver. Il s’agit de reprendre corps, « recommencer sa vie », et répéter sans fin les détails de son histoire, depuis sa tête confinée dans une boîte noire, jusqu’à son ventre qui emprisonne ses enfants, et l’enfant qu’elle a été.

C’est une mère dans un costume de pluie, qui a commis l’irréparable comme d’autres figures tragiques avant elle – Antigone, Médée, Électre –, le visage baigné par les larmes qu’elle ne retient pas, les mains plongeant dans une bassine et qu’elle frotte sans cesse, rabâchant les banalités et les catastrophes. Lorsqu’elle respire enfin, c’est à travers des formes inversées, les paroles d’une comptine qui remplit la scène, ou un jeu de mimes. Alors Nathalie Akoun danse et paraît caresser les contours d’une nuit éternellement claire et macabre, qui ignore le sommeil.

Au moment de l’immobilité, un bruit de craie sur un immense tableau d’enfant se remet à rêver. Et elle redit cette histoire de clés sans porte, celle d’une femme morcelée car bien trop pleine, qui se répand ainsi à la fois délirante et désarmée, en crue mais asséchée.

Une histoire de clés
Texte et interprétation de Nathalie Akoun
Mise en scène : Olivier Cruveiller
Chorégraphie : Yano Latrides / Musique : Bertrand Maillot / Lumières : Pierre Peyronnet
Crédit photo : Victor Tonelli
Au Lucernaire, du 17 septembre au 22 novembre 2014

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