Théâtrorama

Pour voir Faim, il faut monter au « Paradis », une des salles les plus intimistes du théâtre Le Lucernaire. Indiquée par un néon, cette salle n’est accessible que par un escalier de service, très raide… Monter au Paradis pour entendre parler de l’Enfer, voilà la première des belles contradictions qui font l’intérêt de cette mise en scène d’Arthur Nauzyciel.

Xavier Gallais, – interprète de cette épopée intimiste – est assis parmi nous, un livre à la main, et le livre qu’il tient est dépourvu de couverture. Le détail a peut-être son importance quand on sait que le récit que l’on entendra traite de l’errance d’un homme et de son parcours, mi-rêvé mi-réel, dans la ville de Christiania. Cet homme seul que la faim défigure nous livre son histoire sur un sol recouvert d’une moquette blanche. Ce sol est entouré par un sapin de noël – blanc lui aussi – et par un distributeur de boissons. Dérisoire petit paradis occidental… Décor de magasin, « joyeux » noël de nos mondes protégés, placé sous le signe d’Ikea. Dérisoire mais inquiétant, car l’homme qui nous parle est profondément seul face à ce décor, et les rares rencontres humaines qui parsèment la représentation ne proviendront que de son récit.

Le récit : labyrinthe et recours

On retrouve dans ce spectacle les obsessions du metteur en scène. Le narrateur est seul face à des êtres indifférents – eux-mêmes prisonniers de leur récit au point de se transformer en phylactères, en phrases gravées, dures, froides, insensibles à celui qui ne s’accorde pas avec elles, impitoyables face à celui qui veut raconter autre chose. Qui a vu Jan Karski, une précédente création du metteur en scène fera le lien automatiquement.
 

Xavier Gallais interprète de façon très juste cette flamme d’humanité, qui cherche à préserver sa différence. Et cette flamme vacillante, sans cesse menacée par la moindre bourrasque, résistera jusqu’au bout – malgré les tentations – qu’elles prennent la forme d’un Commandeur ou d’une jeune femme qui lui offre l’amour. La faim et la folie guident ce jeune homme jusqu’au danger suprême, celui de se perdre dans son fantasme, celui de créer à force d’obstination les conditions de son propre enfer. Il s’en sort en refusant de se perdre dans ce paradis. Cracher sur Dieu, comme il le fait, n’est-ce pas refuser une interprétation littérale du monde ? L’enfer résiderait alors dans le fait de trop croire en soi. Croire que l’on peut voler, croire que l’on peut être le centre d’un univers par soi créé. Se croire un petit Dieu en somme, et se constituer prisonnier de sa propre création.

Le récitant, petit Don Juan libre malgré tout, seul dans ce labyrinthe – qui peut rappeler Les Cités Obscures de Schuiten et Peeters – se sortira du piège en prenant un bateau et en s’éloignant de la ville. De là, il pourra la voir de loin et décrypter sa vraie nature. Il retrouvera son statut d’acteur et recevra les applaudissements du public. Il retrouvera les autres.

L’interprétation est belle, même si curieusement elle manque parfois de cette parole directe qui nous ferait du bien au milieu de cette longue épopée. La mise en scène n’apporte pas de nouveauté dans le travail d’Arthur Nauzyciel. Il s’agit là plutôt d’une variation sur le thème de la difficulté à transmettre la réalité du monde à une société indifférente. En revanche, ce travail tombe particulièrement bien à une époque où la bataille des récits fait rage autour des réfugiés du Proche-Orient. On aimerait bien que ces êtres humains qui se pressent à nos portes puissent enfin bénéficier de leur propre histoire plutôt que d’en subir d’autres, plus ou moins bien intentionnées.

Faim
De Knut Hamsun
Mise en scène : Arthur Nauzyciel
Avec : Xavier Gallais
Adaptation théâtrale : Florian Azoulay et Xavier Gallais
Traductions : Régis Boyer et Georges Sautreau
Collaboration artistique : Florian Azoulay
Scénographie : Giulio Lichtner
Mouvements : Damien Jalet
Son : Xavier Jacquot
Costumes : Gaspard Yurkievich

Jusqu’au 25 septembre au Lucernaire
Du mardi au samedi à 21h

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