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Dialogues d’exilés

Après avoir mis en scène « Knock« , « Cyrano de Bergerac » ou « Olivier Twist » qui réunissaient plus de vingt comédiens et musiciens, Olivier Mellor revient avec ces « Dialogues d’exilés  » à une forme plus intime (cinq comédiens). Il renoue ici avec le théâtre d’un Brecht à ses débuts qui se déroulait dans les cabarets et loin des scènes conventionnelles.

Affirmant que « le passeport est la partie la plus noble de l’homme » et constatant que, de ce fait, « l’homme est le véhicule matériel du passeport », ils refont le monde dans l’arrière-salle de bistro qui leur sert de quartier général. Vidant force chopes de bière, ils parlent de tout et de rien : du communisme, du matérialisme, de la nécessité de l’ordre et du rôle des vertus civiques, de leur vie d’exilés aussi, chamboulée, par l’arrivée au pouvoir de « comment s’appelle-t-il au juste » ?…

A Helsingfors, c’est l’heure des confidences : deux Allemands Ziffel, le physicien et Kalle, l’ouvrier, entre humour et gravité, reviennent toujours à la cause de leur exil : Hitler et le IIIe Reich. Brecht écrit cette pièce alors qu’il est lui-même exilé, qu’il a fui le nazisme, et qu’il est déchiré entre l’ amour pour son pays et la nécessité de le fuir. Réécrite, raturée, découpée en chapitres, la pièce ne fut jamais terminée.

Au menu : bière, légèreté et humour noir

DIALOGUES D'EXILES REF 7334Ce qui caractérise Olivier Mellor et la Compagnie du Berger qu’il dirige, c’est la fidélité et le joyeux charivari propre aux gens qui se connaissent bien. D’une pièce à l’autre, se retrouvent les mêmes comédiens qui sont également musiciens. Ce qui donne des spectacles solides, généreux, sans complaisance et d’une totale exigence, où chacun peut compter sur l’engagement de l’autre en toute confiance. On pourrait monter ce texte comme une succession de récits indépendants. Mellor préfère en explorer la dialectique et en faire ressortir le lyrisme. Entrecoupés de musiques, de chants, le texte raconte la nostalgie du départ, l’exil et les regrets d’une jeunesse perdue, sans jamais se départir de sa légèreté et de son humour noir.

On navigue ainsi entre deux mondes : le monde ancien, en flammes qui s’écroule et l’avenir incertain d’un monde en train de changer. Oscillant entre le besoin de sécurité et le désir d’inconnu, Kalle et Zieffel rêvent d’impossibles voyages. La bière aidant, même si on ne rogne en rien sur les faits historiques, le récit se décale. La nuit déforme la réalité, la voix se fait plus pâteuse, c’est l’heure des confidences. Les chansons et les intermèdes musicaux qui entrecoupent le récit contribuent à mettre à distance la réalité, à la rendre diffuse et à faire naître la poésie. Contrairement à d’autres œuvres, Brecht n’a pas inséré de chansons dans celle-ci. En ajoutant des chansons de Kurt Weill, Jean Yanne, Léo Ferré et de quelques autres, Mellor et sa bande de joyeux lurons racontent au public, tout en ne s’attardant pas sur l’émotion, d’autres dictatures et d’autres exils plus intimes, plus récents.

Mellor construit sa mise en scène, par touches successives comme un peintre devant son tableau. Il allie l’exigence de l’écriture brechtienne à la fantaisie et à la liberté propres à sa façon de mettre en scène ou de diriger le jeu des comédiens. Si le propos politique est brutal, incisif, il existe dans un rapport au quotidien, mais aussi au divertissement, à l’humour et à la dérision. La pièce s’appuie sur des faits historiques terribles, mais relève aussi de l’histoire plus intime de petites gens. Suivant avec rigueur ce fil, Mellor nous offre un spectacle à la fois au cordeau et plein d’humour : tout ce qui s’y dit est potentiellement vrai, mais comment prendre au sérieux un auteur qui affirme que « l’homme est bon, mais que le veau est meilleur » ?

Dialogues d’exilés/ Théâtre musical
De Bertolt Brecht
Traduction : Gilbert Badia et Jean Baudrillard
Mise en scène : Olivier Mellor
Avec Romain Dubuis, Séverin Jeanniard, Olivier Mellor, Cyril Schmidt, Stéphen Szekely
Chansons : Bertolt Brecht/Kurt Weill, Jean Yanne, Léo Ferré, bernard Dimey, Raoul de Godewarsvelde, Jesse Caron
Scénographie : Noémie Boggio, Alexandrine Rollin
Lumière : Benoît André
Durée : 1 h 20

Jusqu’au 26 Mars du mardi au samedi à 21 h au Théâtre Lucernaire

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